Le cycle des « Revues parlées » se place, cette année, sous le signe de l’amitié. Premier invité : le Fonds régional d'art contemporain de Lorraine, à proximité duquel le Centre Pompidou de Metz viendra, dès 2008, se greffer. Principalement axée autour de l’invisible, sa collection renferme une pléthore d'œuvres n’ayant pas été produites en vue d'être conservées...


Béatrice Josse, directrice du Frac 
A travers son action, Béatrice Josse tente de renverser le monde et déconstruire les frontières (cf. la création de la nouvelle région transfrontalière « Saar-Lor-Lux », visant à démontrer que l’art n’a pas de limites…). Elle se bat contre le formalisme muséal et soutient des infiltrations peu visibles : des interventions urbaines (ex. City Performance n°1, un panneau 3*4m de Tania Mouraud avec le mot symbolique « NI » sérigraphié sur des affiches publicitaires), dont quelques unes spécifiquement menées dans les espaces verts (ex. une plantation de choux de Nicolas Floc’h).

Régulièrement, la directrice encourage des propositions artistiques affectant l’Hôtel Saint-Livier – le plus vieil édifice de Metz (XIIème s.) et siège du Frac depuis 2004 – afin d'entretenir le dialogue entre le bâtiment et la collection. Au moment de l'installation (2002-2003), Lara Almarcegui dresse avec soin un état des travaux : elle inventorie tous les matériaux rentrants et, sur une carte géographique, situe les différents endroits de rejet. Le romancier mosellan Thierry Hesse écrit l’historique du bâtiment. Décosterd et Rahm mettent au point une Peinture placebo© avec des concentrés liquides de fleur d’oranger (apaisante) ou de gingembre (aphrodisiaque) destinée à influencer l’humeur des visiteurs. Tania Mouraud produit, quand à elle, une œuvre murale, uniquement lisible du haut du pigeonnier de vingt-sept mètres ; de là-haut, la phrase « How can you sleep » (Comment pouvez-vous dormir ?) émerge…

Durant trois ans, le Frac mène une action particulièrement féministe et n'achète que des œuvres d’artistes femmes [ndlr : sic] : des droits de diffusion de films (ex. ceux de Marguerite Duras, de Jeanne Dielman de Chantal Akerman…), des performances historiques (de Gina Pane, la vidéo >Little Frank and His Carp (2002) d’Andrea Fraser…), puis des actions live potentiellement ré-activables (Intime et personnel d’ Esther Ferrer)...


Dora Garcia, artiste de la collection
En 2001, Dora Garcia explore, avec Insert in real Time, les limites de la performance et se questionne : combien de temps peut durer une performance ? Où et quand finit-elle ? Deux ans plus tard, elle mène au Macba (Barcelone) son projet The Kingdom – elle annonce des prédictions sur ce qui est censé se produire dans les salles (puis, peu confiante en ses dons, paie des acteurs pour les réaliser) – et place une webcam au sein du centre d'art pour surveiller le public.

Dans le prolongement de ces projets, Dora Gracia signe avec le Frac Lorraine un contrat l’autorisant à placer une caméra dans l’espace d’exposition (projet Forever, depuis 2004) – de manière définitive, comme son titre l’indique. L’œuvre est accompagnée sur le Net d’un journal mi-textuel, mi-photographique, relatant une sélection d’événements tenus sur place.


Giovanni Carmine, critique invité en résidence
Depuis octobre 2004, le Frac Lorraine invite en résidence des critiques d’art internationaux afin d'entrevoir la collection sous de nouveaux angles. Ont déjà été accueillis  : la Polonaise Aneta Szylak, l’Écossais Will Bradley, le Suisse Giovanni Carmine…

Remarqué en 2005 par Béatrice Josse à l’occasion de son exposition zurichoise « Body Proxy » (une manifestation presque vide sur l’œuvre de Norma Jeane…) dont il assurait le commissariat, Giovanni Carmine est convié à écrire un « scénario d’exposition ». Son texte intitulé « Patrimoine isotrope » répond à l'interrogation : qu’est-ce qui rend aussi cohérente la collection de ce Frac ?


Re-p.org, graphistes du Frac
Depuis 2003, le collectif autrichien Re-p.org est à l’initiative de toutes les publications papier et électroniques du Frac. Leur premier travail consiste à concevoir la signalétique du nouveau lieu, une nouvelle police de caractères. Au sommet de la tour, ils indiquent au lait de chaux les coordonnées du site ‘49°N – 6°E’ et, à sa base, notent chaque année les noms des nouveaux artistes présents dans les collections (entreposées juste derrière le mur).

Leur catalogue, Les collections du FRAC Lorraine, In/Visible (qui vient tout juste de sortir) est indéniablement une nouvelle réussite : tactilement agréable et particulièrement soigné (en noir et blanc, avec des photos aériennes en guise de transition), il est imprimé avec une encre traitée au gingembre… De manière inhabituelle, les titres des œuvres sont immédiatement visibles, alors que les images sont placées en bas de page comme des notes. De cette sorte, le mot prime sur l’aspect visuel.


A explorer : le nouveau site web du Frac qui peut être considéré comme la « version vivante » du catalogue et qui renferme des fiches sur l'ensemble des pièces de la collection, des parcours thématiques, un mode diaporama…


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Arrivée dans le  milieu de l’art contemporain sans formation universitaire spécifique, Caroline Bourgeois glisse du privé vers le public et, en 2004, succède à Eric Corne à la direction artistique du Plateau.


Avec un faible budget, Caroline Bourgeois établit une programmation engagée, notamment en faveur d’une « population non acquise » (le dix-neuvième arrondissement connaît des flux d’immigration constants et d’origines très diverses). Elle refuse d’aborder l’art de manière populiste - c’est-à-dire de n’exposer que des artistes en relation avec le quartier - ou de le sacraliser, le Plateau n’ayant pas une vocation muséale. A contrario, elle se bat pour monter des expositions en relation avec les tendances émergentes.

Quatre expositions, de types différents, ponctuent l’année :
— — une thématique (autour d’un sujet d’actualité) : en 2005, « Ralentir vite » (regroupant des artistes qui envisagent le temps avec une dimension critique) et, en 2006, « Archipeinture - Artists build architecture » autour de la question de l’urbanisme  (les utopies, les réactions qu’elle suscite, ce qui en ressort en termes picturaux, ce qu’il possible de réaliser après l’abstraction…).
— une monographique : en 2005, Mauricio Dias et Walter Riedweg formulent une proposition sur les immigrants âgés à Paris (une coproduction avec le Festival d’Automne) et actuellement se tient une exposition d’Adel Abdessemed.
— une réalisée à partir des collections : en 2005, le Plateau consacre une exposition au plus jeune artiste de la collection, Loris Gréaud, et en 2006, une autre au plus âgé, Jean-Michel Sanejouand (qui ne souhaitait pas concevoir sa propre rétrospective, mais voulait qu’un commissaire à l’œil aguerri s’en charge).
— Et une sur la transmission (laissée aux artistes qui s’adressent aux générations futures). En 2005, John Jonas montre comment elle est devenue une femme artiste dans les années 70, et en 2006, Pedro Cabrita Reis – un artiste « constructeur » et initiateur de la plus grosse collection d’art portugais au Portugal – met en avant le dynamisme de la scène portugaise, malheureusement peu visible à cause de la « nomadité » de ses protagonistes.

En 2004, un « espace expérimental » est spécifiquement créé pour les artistes installés dans les sept cents lieux de résidence parisiens, dont la Cité internationale des Arts. Deux propositions sont dévoilées par temps d’exposition, soit huit par an. Jusqu’à maintenant, la plupart des invités étaient des femmes – jugées par Caroline Bourgeois comme ayant souvent des idées plus radicales que les hommes. Parmi les artistes retenus :
— Lee Show-Chun (en relation avec la Maison du Geste et de l’Image) qui, à partir de sa formation d’ethnologue, formula un travail autour de l’un de ses amis, M Li : après un accident de travail dans un atelier clandestin, ce Chinois se met à ramasser des détritus dans les poubelles pour fabriquer des objets qu’il vend ensuite dans la rue. — La performeuse Régina José Galindo qui, de manière très radicale, s’enferma dans le local pendant dix jours afin de montrer que la France était un pays où il était devenu très difficile de résider, puis exposa de petit objets réalisés durant cette séquestration volontaire. 

Actuellement, le Plateau est toujours en quête de reconnaissance et a, de plus en plus, besoin d’être défendu. Caroline Bourgeois avoue que 70% de son activité est consacré à légitimer la nécessité de la structure (six mois furent, par exemple, nécessaire pour obtenir la création de l’Espace expérimental). Non glamour, son programme – conçu pour déranger et ne pas montrer ce qui ce qui se fait ailleurs – est très difficile à faire passer ; encore plus à une époque où seuls quelques aspects de la culture - comme le cinéma et le patrimoine - sont réellement encouragés par les institutions publiques (l’art contemporain leur semble trop souvent élitiste). A cela, s’ajoute le fait que le Plateau envisage des aboutissements à long terme, alors que seuls les résultats à court terme sont fortement appréciés par l’Etat. En réaction à ce type de situation, beaucoup de lieux cèdent au charme du mécénat privé pour monter leurs expositions ; cela risque d’être particulièrement délicat pour le Plateau s’il souhaite garder son optique actuelle.


[Informations recueillies au Centre Pompidou, lors de la première séance des « Forums de société » de l'année 2006/2007]

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A travers une programmation particulièrement étoffée, la saison culturelle « Nova Polska » avait mis à l’honneur la prégnance des mouvements intellectuels polonais au sein de l’Europe. Deux ans se sont écoulés et le Musée Matisse du Cateau-Cambrésis poursuit l’aventure avec une manifestation consacrée aux avant-gardes polonaises ainsi qu’aux dialogues historiques depuis Malevitch.


Avec habileté, l’exposition cambrésienne démontre le puissant ancrage de l’unisme au sein de l’histoire de l’art polonais. Etabli dans les années vingt par Katarzyna Kobro et son compagnon Wladyslaw Strzeminski, ce mouvement est initialement envisagé comme un prolongement des théories suprématistes de leur professeur Kazimir Malévitch : la création perçue comme un absolu éloigné de toute imitation du monde, une recherche d’infini via les non-couleurs et quelques formes géométriques telles que la croix et le carré. Tout aussi utopique que le mouvement soviétique, cette forme de création pure trouve très vite de fervents adeptes ; ceux-ci dénigrent de manière unanime le contraste, le rythme ainsi que la ligne qui scinde l’espace pictural en plans. Selon eux, la toile doit être unie, totalement ouverte afin de former un vaste continuum. Au cœur même de leurs préoccupations, le ton sur ton blanc envahit inlassablement les compositions. Avec rigueur, la pâte monochrome, onctueuse et atonale est tantôt appliquée de manière lisse, tantôt déposée en léger relief sous la forme de petites veinules. Un véritable paradis blanc, à la fois ténu et sensible, voit le jour.



Wladyslaw Strzeminski, Composition

Wladyslaw Strzeminski, Composition (1934). Huile sur toile. 60,5 x 44 cm.
Staatsgalerie Stuttgart. © Droits réservés



Le second conflit mondial éteint brutalement ce bouillonnement artistique et le régime policier qui lui succède parachève le gel par la censure. Seul un minuscule local non commercial, de trente mètre carrés, sans fenêtres, ni réserve tient tête au pouvoir : la galerie Foksal. Fondée en 1966 par un groupuscule d’artistes d’horizons divers, elle parvient — en échange de quelques réalisations de propagande — à entretenir l’avant-gardisme.

Figure marquante de cette époque, le sculpteur Edward Krasinski colle, à partir de 1969, du ruban adhésif bleu de 19mm de large à 130 centimètres de hauteur « partout et sur tout » : sur une œuvre de Daniel Buren dans son atelier parisien en 1970, mais également sur le corps dénudé de sa fille (immortalisé par le photoreporter Eustache Kossakowski)… Un procédé qui singularise les individus et leur donne une véritable présence ; un acte de résistance particulièrement pertinent face aux mouvements de masses prônées par la dictature.

De nos jours, l’abstraction construite trouve toujours de larges échos en Pologne. Quelques  artistes contemporains, aux démarches exigeantes et aux œuvres abstraites, nous le prouvent.

Le plus renommé d’entre eux, Roman Opalka, se consacre, depuis 1965, à un œuvre unique intitulé « Opalka 1965/1 » et subdivisé en une succession de « détails ». Avec une impressionnante minutie, l’artiste énumère et trace patiemment avec son pinceau numéro zéro les nombres jusqu’à l’infini. A chaque nouvelle tempera sur toile (dont le format correspond à sa stature debout), il rajoute un pourcent de pigment blanc, enregistre à haute voix et en polonais la dictée des nombres inscrits (à partir de 1968), et finalement se prend en photo (depuis 1972). L’œuvre devient une véritable empreinte, une matérialisation du temps qui s’écoule et inéluctablement tend vers le blanc de la mort.

Autre acteur majeur de la scène artistique polonaise, le poète concret Stanislaw Drozdz s’exprime également par le biais de caractères. Sur un fond blanc quasi clinique, son conceptoforme Miedzy (dévoilé pour la première fois à la galerie Foksal en 1977) est composé de lettres adhésives noires — celles du mot polonais « entre » — démultipliées et scandées sur toutes les parois blanches de l’espace : le rideau d’entrée, le sol, les murs et le plafond. Aux spectateurs de s’immiscer dans l’œuvre pour reformuler le mot, et intimement en repenser le sens.


Stanislaw Drozdz, Miedzy
Stanislaw Drozdz, Miedzy (1977). Installation, Galeria Foksal
© Stanislaw Drozdz, 2006. Courtesy Galeria Foksal


Exilé à New York depuis 1970, Tadeusz Myslowski se penche habituellement sur le dynamisme urbain de la mégalopole américaine et le réinterprète par le biais de l’abstraction géométrique. Contre une cimaise, il agence Towards Organic Geometry, un portefolio constitué de cent soixante-dix tirages offset sur papier japon — des vues de New York graduellement déformées et orthogonalement disposées. Un peu plus loin, il expose également des livres reprenant le même portefolio, qu’il déchire sans vergogne mécaniquement ou à la main. Un geste politique, véritable signe de protestation contre les attentats du 11 septembre 2001.

Deux autres artistes imaginent des alphabets aux graphes originaux. Antoni Starczewski (1924-2000) use d'une pléthore de techniques — alignements de fruits en porcelaine colorée posés sur des tables, structures avec des chevilles en bois accrochées contre les murs, impressions sur papier gaufré… — pour retranscrire des rythmes imaginaires. Et, Andrzej Szewczyk (1950-2001) s’inspire de la religion judéo-chrétienne pour son installation Bibliothèque 2 : un cimetière composé de sept stèles en plomb reposant sur un lit de gros sel d’un blanc immaculé.<

Au cœur même d’une région qui accueillit, au début du vingtième siècle, de nombreux immigrés polonais et artistes, le Musée de Cateau-Cambrésis se révèle idéalement situé pour faire apprécier ces recherches avant-gardistes tout aussi jubilatoires que méconnues. Une initiative locale et salutaire qui tend à prouver qu’en dehors de toute initiative nationale les échanges artistiques au sein de l’Europe ne sont plus une utopie mais bel et bien une réalité.


Musée Matisse du Cateau-Cambrésis
59360 Le Cateau-Cambresis
Renseignements : 03.27.84.64.50
Tous les jours sauf mardi de 10h à 18h
De 3,50 à 7 euros


Quelques liens :
Site du Musée Matisse
Site de Roman Opalka
Site de Stanislaw Drozdz (en polonais)
Site de Nova Polska (mai à décembre 2004)

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