Soucieuse d’accompagner au mieux la collection permanente du Mac/Val, la conservatrice en chef Alexandra Fabre a souhaité, dans un premier temps, donner carte blanche à deux artistes majeurs de la scène française et internationale : Jacques Monory et Claude Lévêque. Deux plasticiens ayant notamment en commun un goût prononcé pour les rapprochements et les résonances entre art et vie quotidienne.

Conscients que leurs démarches ne parviendraient pas à être réunies correctement en un seul et même temps fort, les deux artistes préférèrent concevoir et investir tour à tour l'espace d'expositions temporaires. De novembre 2005 à mars 2006, Jacques Monory réalisa « Détour », un parcours en colimaçon reprenant quarante-cinq ans de carrière – une véritable relecture de son travail à travers une cinquantaine de peintures. Puis, de mai à septembre 2006, Claude Lévêque prend la relève avec Le Grand Sommeil, une installation in situ, inédite, abordant des thèmes aussi divers que l’enfance, la vie nocturne ou l’enfermement des corps.


Le titre de la manifestation « Le Grand Sommeil » évoque sciemment le célèbre film policier éponyme de l’Américain Howard Hawks (1946), ainsi que le titre d’une pièce monumentale de Gloria Friedman (présentée en 2005 à la galerie Cent8). Ici, Claude Lévêque nous offre une image propice à la rêverie, une œuvre d’une étonnante sensibilité. Il part d’un de ses anciennes installations, La Nuit - une situation nocturne avec des portraits d’enfants, présentée en 1984 au Musée d’art moderne de la ville de Paris – et la réadapte avec ses préoccupations actuelles.


Plongé dans une pièce semi obscure où est diffusée une bande son de Gerome Nox rappelant l’atmosphère des restaurants asiatiques bon marché, le visiteur perçoit immédiatement l’imposante superficie de la salle d’exposition (1350 m²). Il découvre en l’air trente-six lits de dortoirs suspendus à l’envers, ainsi qu’au sol, une dizaine de demies sphères en plastique (une référence aux hublots présents sur les toits des bâtiments industriels). Remplies de boules blanches en polystyrène - une matière très humble, habilement révélée par la lumière noire du lieu -, ces réceptacles offrent de magnifiques reflets en anamorphose.


Perturbé, dans un premier temps, par cet univers quasi fantomatique où rechercher un quelconque repère spatio-temporel semble vain, le spectateur comprend assez vite qu’il est face à une « vanité » contemporaine : les boules semblant tomber des barreaux de lits dans les vasques font certes référence aux bouliers et à l’univers des salles de patchinko mais également au temps qui s’égraine...


Indéniablement, l’espace fictionnel crée par Claude Lévêque réussit à nous bercer, à laisser vagabonder notre imagination ; selon son vécu, chacun y projette ses fantasmes, ses désirs ou ses craintes. Le dortoir d’internat (que l’artiste avoue ne jamais avoir connu) est, par exemple, susceptible d’évoquer des notions très strictes tels que le dressage, ou a contrario – puisque les lits sont ici renversés – de constituer un appel intérieur à la révolte.


A noter : cette exposition s’inscrit dans une série de quatre manifestations ; prochaines étapes à la Suite, une ancienne biscuiterie de Château Thierry (« Friandises intérieures », du 21 mai au 9 juillet 2006), au Mac de Marseille (« La Maison des mensonges », du 2 juillet au 24 septembre 2006) et à Parc Saint Léger de Pougues-les-eaux (du 7 juillet au 1er octobre 2006).

publié dans : Art - critiques par Jean-david Boussemaer
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Citée à de multiples reprises comme une artiste postmoderne, Cindy Sherman poursuit son œuvre photographique depuis plus de trente ans sans jamais se répéter. A la vue de la cohorte d’admirateurs qui s'empressait autour d'elle le soir du vernissage de sa rétrospective au Jeu de Paume, fort est de constater qu’elle est indéniablement devenue une « star ».

Depuis les années soixante, le primat du sujet, maître et penseur de l'univers, est remis en cause par les tenants d'une approche plus éclatée, plus déconstruite
les proches du courant de la « french theory » (Foucault, Deleuze, Derrida, etc.). Comme l'écrit David Halperin dans Saint Foucault : « Leur formation intellectuelle était anti-humaniste. Ils étaient influencés par le structuralisme, la sémiotique, la déconstruction, la psychanalyse, l'analyse des discours ; pour eux, ce n'étaient pas les sujets individuels qui produisent et déterminent le sens, mais les structures sociales et les systèmes de signification. » (1)
Ce rappel théorique a un sens quand on s'intéresse à Cindy Sherman. L’artiste déconstruit, en effet, l'identité aux travers de mises en scène elles-mêmes jamais identiques. Le plus souvent, Cindy est son propre modèle, à  moins qu'elle ne cède aux prothèses, poupées et masques en tous genres le premier rôle. Ses mises en scène interrogent justement ce primat du sujet et ses représentations ; par exemple, celles liées (nous pourrions même dire nouées) au statut de la femme, aux fantasmes qu'elle suscite ainsi qu’aux autres projections masculines. 


Les premières séries de Cindy Sherman sont particulièrement connues. Dans ses « Untitled Film stills » (années 70), l'artiste se met en scène dans la peau de différentes héroïnes de films. Les photographies, en noir et blanc, ressemblent à des photos de tournage. Le décor y est imposant, la mise en scène précise, l'esthétique léchée.


Le parti pris de cette rétrospective est un parcours chronologique destiné à mieux repérer « à la fois la grande cohérence interne et les évolutions successives » du travail de l'artiste, comme le signale Régis Durand, l'un des co-commissaires (2). Et cela fonctionne. Ce qui fascine chez Cindy Sherman, c'est bien que se mettant en scène depuis longtemps, elle ne perd pourtant pas la pertinence de ses débuts. Bien au contraire. Des stéréotypes de la femme mise en scène dans les « Untitled Film Stills » aux prothèses monstrueuses des « Fairy Tales » (1985), en passant par les corps démembrés des « Civil War Pictures », (1991-1992), son travail se renouvelle sans cesse en posant de manière simple mais profonde de dérangeantes questions.


Son œuvre photographique trouble, perturbe, met mal à l'aise. Un sentiment qui naît de cette étrange alchimie entre monstruosité des modèles et beauté du résultat photographique. Baudelaire, au XIXème siècle, n’évoque t’il pas la beauté d'une charogne ?


L'œuvre de Sherman amuse aussi, comme cette série de portraits singeants ceux de la Renaissance italienne, les « History Portraits » (1989-1990). Ils possèdent un côté rabelaisien et leur installation dans l'exposition est particulièrement réussie : occupant tout un mur, ils surplombent le spectateur comme une galerie d'ancêtres que l'on préférerait oublier.


Alors qu'elle se demandait comment faire de l'art après le 11 septembre, les clowns qu'elle photographie à cette époque lui apparaissent comme une réponse possible. Cette série est révélatrice des thèmes travaillés depuis des années par l'artiste. Ces clowns sont à la fois drôles et inquiétants. Ils semblent nous inviter à un carnaval macabre. Et n'est-ce pas d'ailleurs le propre du carnaval ? Cette fête où, pour un jour, les hiérarchies sociales sont abolies. Fête qui a pour origine les Lupercales romaines
qui assuraient le départ d’une nouvelle année et symbolisaient l’intrusion du monde sauvage dans le monde civilisé celle du désordre dans la vie réglée, celle du monde des morts dans celui des vivants.

Masques, prothèses, corps démembrés, grotesques, stéréotypés, monstrueux, corps mutilés et effrayés, les différents moi de Cindy Sherman sont éclatés et déconstruits, interrogeant ainsi ce qui constitue l'humain sans pour autant donner une réponse définitive.



Le catalogue


L'ouvrage est une monographie qui rassemble toutes les œuvres de l'exposition soit plus de 250 reproductions, présentées par séries de manière chronologique. A chaque série s'ajoute un petit texte de Régis Durand, commissaire de l'exposition. Deux essais généraux de Laura Mulvey et Jean-Pierre Criqui analysent le travail de l'artiste. La conception de ce catalogue est inhabituelle et très réussie. Elle laisse en effet la part belle aux œuvres ;
la qualité des reproductions photographiques permet d'avoir une réelle connaissance de l'œuvre de Cindy Sherman. Pas de préface, les textes se trouvant à la fin de l'ouvrage.

(1) David Haleprin, Saint Foucault, Epel, Paris, 200, p12. Quand Halperin évoque l' « anti-humaniste », il nous signifie que le sujet n'est plus au centre.
(2) Commissaires de l'exposition : Régis Durand et Véronique Dabin

Quelques liens :
Site de Cindy Sherman
Site du Jeu de Paume
Fiche du Jeu de Paume
publié dans : Art - critiques par Caroline Pillet
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Découvert du public avec ses « actions peu », Boris Achour se tourne, dès la fin des années quatre-vingt-dix, vers des formes éclatées. Refusant de se faire apprécier pour une facture unique et personnelle, il use d’une pluralité de styles. En compagnie de Catherine Francblin et François Piron — critique, membre du comité éditorial de Trouble, co-directeur des Laboratoires d’Aubervilliers et commissaire d’exposition (notamment de « Subréel », Marseille, 2002) – l’artiste commente son travail.

Depuis ses débuts, Boris Achour tente d’organiser le chaos. Dans un premier temps, il fait ressortir, de manière manichéenne, des rapports entre ordre et désordre. Ex. l’Aligneur de pigeons (1996), une méthode pour élégamment structurer l’espace urbain avec des volatiles. Preuve à l’appui : une photocopie témoigne d’un ‘sans’ et d’un ‘avec’ dispositif.
Cette volonté d’organisation se perçoit dès ses « actions peu » (1993-1995). A sa sortie des Beaux-arts en 1991, Boris Achour produit, dans son atelier, des pièces apparemment peu concluantes (selon ses dires), et décide de directement intervenir dans la ville ; cela afin de provoquer des réactions auprès d’un public pas forcément coutumier de l’art contemporain (extrait vidéo). Progressivement, ses pièces sont de plus en plus réfléchies et prennent des aspects sculpturaux.
Dans un second temps, l’artiste cherche à unifier des idées très hétérogènes, sans forme de hiérarchie. Dans l’exposition « Conatus (Pilote) » (présentée à la galerie Vallois, du 3 mars au 29 avril 2006 — « conatus » faisant référence à un concept philosophique de Spinoza : le désir perçu comme force motrice), il occupe l’espace avec six mobiles, une structure en plexiglas rouge au sol, une vidéo, divers assemblages (avec des pailles pour boire…), cinquante-neuf néons formant en lettres lumineuses le titre de l’expo (un tube de plus est éclairé chaque jours, la manifestation durant un peu moins de deux mois)...
Pour son exposition personnelle « Cosmos » (2002, Palais de Tokyo), il conçoit un espace ressemblant à un vidéoclub ; sur une étagère murale sont présentées deux cents jaquettes de cassettes vidéo. Un « autoportrait anonyme » avec des références très hétéroclites à des personnes appréciées (acteurs, musiciens, critiques d’art…), des rencontres improbables, d'anciennes œuvres… Une pièce qui fonctionne beaucoup sur l’imaginaire : à partir de la jaquette, tout un chacun est naturellement amené à se formuler des scènes dans son esprit.

Selon l’artiste qui aime passer d’un format à un autre, considérer les choses en terme de « format » revient à penser l’hétérogénéité. Ex. dans l’exposition précédemment citée, toutes les jaquettes tentent d’illustrer un seul et même roman, Cosmos de Witold Gombrowicz. Lors de la conception de la pièce, se posent inéluctablement des problématiques sur l’identité visuelle des cassettes vidéo…
Boris Achour aime montrer son rapport à l’art et la culture néo/post pop. Il exploite régulièrement des formes modernes, connues de tous, dévaluées tout en étant toujours connotées de manière sympathique (tracts, esthétique publicitaire…). Face à ce type de productions, on s’interroge généralement sur leur intérêt esthétique, puis on se penche sur leur contenu.
Lors d’une exposition, il convie les visiteurs à se rendre dans une pizzeria (photo). Sur les menus, ils découvrent non pas des noms de plats connus (royale…) mais des noms d’artistes.
Sur un tract en noir et blanc, similaire à ceux des marabouts (photo), il inscrit — avec des termes de Bruce Nauman, des idées de Richard Smithson… — un texte commençant par « Artiste Boris Achour (inconnu dans le monde entier). Il ne peut rien pour vous… ». Une manière humoristique de témoigner l’impuissance de son statut d’artiste…

Boris Achour considère l’exposition comme une œuvre (et inversement) ; l’exposition personnelle lui semble être un temps de cohabitation entre différentes pièces ayant chacune leur propre vie. Lors de « Non stop paysage » (2003, Fri-Art, Fribourg - photos) - pilotée par une tête suspendue et un rythme de lambada (ensemble acquis par le Centre Pompidou suite au Prix Ricard) – le visiteur est invité à participer à une sorte de clip vidéo. Durant quatre minutes, tous les quarts d’heure, l’éclairage surgit et le public est invité à arpenter le lieu, à s’immerger dans le « paysage » artificiel.

L’artiste se dit attaché à l’immersion du spectateur. Pour son exposition « Jouer avec des choses mortes » (Laboratoires d’Aubervilliers, 2003, photos), il crée un espace de circulation scénarisé, particulièrement sombre et clos. Dans le fond de la pièce, un film non narratif montre des acteurs manipulant des objets — les mêmes que ceux qui sont disposés au sol, dans l’espace réel : un iceberg, une barrière blanche, des sacs jaunes, un fleur réalisée en collant avec du fil de fer… Le spectateur est invité à les toucher à son tour et à librement déambuler dans l’espace.
Boris Achour avoue n’avoir aucune intention vis-à-vis de son public ; il dit se moquer des réactions des spectateurs et ne cherche pas à leur transmettre de sens. Il ne souhaite que proposer des scénarii. L’exposition est uniquement considérée comme un rendez-vous entre le public et l’œuvre.

Enfin, dernière thématique abordée : la place des mots (qu’ils soient prononcés ou écrits). Le langage semble avoir traversé tout son œuvre. Ex. lors de « Générique » (2000, galerie Valentin, photos), il reconstitue un studio de cinéma (avec une caméra DV, un décors de sitcom, ses propres œuvres…). Les visiteurs sont invités à être filmés lors de la lecture d’un texte (composé de paroles de publicité, de paroles de chanson, de textes personnels…). Il en résulte un long monologue fait de différents cuts up.
Durant la première Biennale de Moscou (2005, Musée Lénine, photos), il mène une operation restore poetry : une trentaine de slogans (chacun commençant par le mot « opération » et avec sa typographie propre) sont portés sur des posters et saturent les murs. Au milieu de l’espace, une niche dans un décor de chaîne stéréo. Une voix récite avec un ton martial les différents slogans. Le tout participant à un phénomène de saturation auditive et visuelle.


Quelques liens :
Site de Boris Achour

Fiche sur l'Espace Paul Ricard

publié dans : Art - critiques par Jean-david Boussemaer
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