Publié par Jean-david Boussemaer

Découvert du public avec ses « actions peu », Boris Achour se tourne, dès la fin des années quatre-vingt-dix, vers des formes éclatées. Refusant de se faire apprécier pour une facture unique et personnelle, il use d’une pluralité de styles. En compagnie de Catherine Francblin et François Piron — critique, membre du comité éditorial de Trouble, co-directeur des Laboratoires d’Aubervilliers et commissaire d’exposition (notamment de « Subréel », Marseille, 2002) – l’artiste commente son travail. 

 

Depuis ses débuts, Boris Achour tente d’organiser le chaos. Dans un premier temps, il fait ressortir, de manière manichéenne, des rapports entre ordre et désordre. Ex. l’Aligneur de pigeons (1996), une méthode pour élégamment structurer l’espace urbain avec des volatiles. Preuve à l’appui : une photocopie témoigne d’un ‘sans’ et d’un ‘avec’ dispositif.

Cette volonté d’organisation se perçoit dès ses « actions peu » (1993-1995). A sa sortie des Beaux-arts en 1991, Boris Achour produit, dans son atelier, des pièces apparemment peu concluantes (selon ses dires), et décide de directement intervenir dans la ville ; cela afin de provoquer des réactions auprès d’un public pas forcément coutumier de l’art contemporain (extrait vidéo). Progressivement, ses pièces sont de plus en plus réfléchies et prennent des aspects sculpturaux.

Dans un second temps, l’artiste cherche à unifier des idées très hétérogènes, sans forme de hiérarchie. Dans l’exposition « Conatus (Pilote) » (présentée à la galerie Vallois, du 3 mars au 29 avril 2006 — « conatus » faisant référence à un concept philosophique de Spinoza : le désir perçu comme force motrice), il occupe l’espace avec six mobiles, une structure en plexiglas rouge au sol, une vidéo, divers assemblages (avec des pailles pour boire…), cinquante-neuf néons formant en lettres lumineuses le titre de l’expo (un tube de plus est éclairé chaque jours, la manifestation durant un peu moins de deux mois)...<

Pour son exposition personnelle « Cosmos » (2002, Palais de Tokyo), il conçoit un espace ressemblant à un vidéoclub ; sur une étagère murale sont présentées deux cents jaquettes de cassettes vidéo. Un « autoportrait anonyme » avec des références très hétéroclites à des personnes appréciées (acteurs, musiciens, critiques d’art…), des rencontres improbables, d'anciennes œuvres… Une pièce qui fonctionne beaucoup sur l’imaginaire : à partir de la jaquette, tout un chacun est naturellement amené à se formuler des scènes dans son esprit.

Selon l’artiste qui aime passer d’un format à un autre, considérer les choses en terme de « format » revient à penser l’hétérogénéité. Ex. dans l’exposition précédemment citée, toutes les jaquettes tentent d’illustrer un seul et même roman, Cosmos de Witold Gombrowicz. Lors de la conception de la pièce, se posent inéluctablement des problématiques sur l’identité visuelle des cassettes vidéo…

Boris Achour aime montrer son rapport à l’art et la culture néo/post pop. Il exploite régulièrement des formes modernes, connues de tous, dévaluées tout en étant toujours connotées de manière sympathique (tracts, esthétique publicitaire…). Face à ce type de productions, on s’interroge généralement sur leur intérêt esthétique, puis on se penche sur leur contenu.

Lors d’une exposition, il convie les visiteurs à se rendre dans une pizzeria (photo). Sur les menus, ils découvrent non pas des noms de plats connus (royale…) mais des noms d’artistes.
Sur un tract en noir et blanc, similaire à ceux des marabouts (photo), il inscrit — avec des termes de Bruce Nauman, des idées de Richard Smithson… — un texte commençant par « Artiste Boris Achour (inconnu dans le monde entier). Il ne peut rien pour vous… ». Une manière humoristique de témoigner l’impuissance de son statut d’artiste…

Boris Achour considère l’exposition comme une œuvre (et inversement) ; l’exposition personnelle lui semble être un temps de cohabitation entre différentes pièces ayant chacune leur propre vie. Lors de « Non stop paysage » (2003, Fri-Art, Fribourg - photos) - pilotée par une tête suspendue et un rythme de lambada (ensemble acquis par le Centre Pompidou suite au Prix Ricard) – le visiteur est invité à participer à une sorte de clip vidéo. Durant quatre minutes, tous les quarts d’heure, l’éclairage surgit et le public est invité à arpenter le lieu, à s’immerger dans le « paysage » artificiel.

L’artiste se dit attaché à l’immersion du spectateur. Pour son exposition « Jouer avec des choses mortes » (Laboratoires d’Aubervilliers, 2003, photos), il crée un espace de circulation scénarisé, particulièrement sombre et clos. Dans le fond de la pièce, un film non narratif montre des acteurs manipulant des objets — les mêmes que ceux qui sont disposés au sol, dans l’espace réel : un iceberg, une barrière blanche, des sacs jaunes, un fleur réalisée en collant avec du fil de fer… Le spectateur est invité à les toucher à son tour et à librement déambuler dans l’espace.

Boris Achour avoue n’avoir aucune intention vis-à-vis de son public ; il dit se moquer des réactions des spectateurs et ne cherche pas à leur transmettre de sens. Il ne souhaite que proposer des scénarii. L’exposition est uniquement considérée comme un rendez-vous entre le public et l’œuvre.

Enfin, dernière thématique abordée : la place des mots (qu’ils soient prononcés ou écrits). Le langage semble avoir traversé tout son œuvre. Ex. lors de « Générique » (2000, galerie Valentin, photos), il reconstitue un studio de cinéma (avec une caméra DV, un décors de sitcom, ses propres œuvres…). Les visiteurs sont invités à être filmés lors de la lecture d’un texte (composé de paroles de publicité, de paroles de chanson, de textes personnels…). Il en résulte un long monologue fait de différents cuts up.

Durant la première Biennale de Moscou (2005, Musée Lénine, photos), il mène une operation restore poetry : une trentaine de slogans (chacun commençant par le mot « opération » et avec sa typographie propre) sont portés sur des posters et saturent les murs. Au milieu de l’espace, une niche dans un décor de chaîne stéréo. Une voix récite avec un ton martial les différents slogans. Le tout participant à un phénomène de saturation auditive et visuelle.


Quelques liens :
Site de Boris Achour
Fiche sur l'Espace Paul Ricard


Commenter cet article