Publié par Jean-david Boussemaer

Introduite avec jovialitité et sérénité, la présentation de la douzième édition du festival nyonnais « Visions du Réel » au Centre culturel suisse a vite tourné à l’indignation générale lors de la projection du court-métrage 80064 d’Artur Zmijewski. Un film qui, en quelque sorte, bafoue, voire prostitue l’Histoire…

 

« Tension – risqué – émotions – réfléchir - intuitif », voici les termes qui sont sensés refléter l’esprit du festival « Visions du Réel » (Nyon, du 24 au 30 avril 2006) ; un événement suisse qui depuis longtemps a renoncé au documentaire classique (« un genre étroit, poussiéreux... ») et s’ouvre à de nouvelles formes d’expression. Plus qu'à l'accoutumée, deux axes ont, cette année, été développés : l’intégration des « fictions du réel » (avec des films comme The Sun du Russe Alexandr Sokurov ou Shara de la Japonaise Naomi Kawase) et le dialogue entre arts visuels — l’univers des galeries, musées… — et cinéma du réel (ex. les courts-métrages d’Artur Zmijewski, un cinéaste qui vient de la scène artistique).  Deux cinéastes sont particulièrement mis en valeur : le Cambodgien Rithy Pahn qui évoque les problèmes actuels de son pays (de manière engagée, il milite contre le nouveau génocide : la domination américaine et chinoise qui menace l’identité culturelle du Cambodge) et l’Israélien Avi Mograbi qui pratique assidûment la désobéissance civile. 

 Point positif du festival de Nyon : depuis douze ans, il tente d’être un point de jonction entre la francophonie et la germanophonie. Une nécessité dans le contexte de renforcement de la construction européenne. En effet, de nombreux cinéastes allemands et autrichiens restent sous-estimés par les francophones. Parmi les films présentés : Mein Freund der Mörder de Peter Fleischmann (le portrait d’un redoutable voleur admiré par la presse, qui se fait attraper après un énième vol lors duquel il connaît un meurtre. Après une vingtaine d’années de prison, le cinéaste se lie d’amitié avec cet homme…), Im Glück (Neger) de Thomas Heise (un film mi-anthropologique mi-fictionnel sur des jeunes vivant dans un no man’s land…) et Hamburger Lektionen de Romuald Karmakar (sur les cassettes islamiques circulant en Allemagne, prônant des attitudes morales qui dérivent assez vite… Un acteur lit seul les traductions de ces témoignages pendant plus de deux heures). 

 Parmi les films qui devraient titiller les plus curieux : le travail d’investigation Le Soleil et la Mort du Français Bernard Debord sur les conséquences en Biélorussie de la catastrophe de Tchernobyl (radiations faibles aux conséquences si importantes, remise en cause de nombreux services tels que l’OMS ou le commissariat à l’Energie atomique…) ainsi que les différentes séances spéciales du cycle « All about Me ? » (consacré aux films réalisés par des Suisses et des Japonais à la première personne). 

 

80064 d’Artur Zmijewski

 La consternation du public a lieu après la projection de 80064 d’Artur Zmijewski, introduit par Pierre Bal Blanc, directeur du CAC Brétigny — le centre qui a produit et diffuse ce court-métrage. 

Artur Zmijewski est présenté par le directeur du CAC comme un artiste radical qui appréhende le médium de manière distante, qui cherche à équilibrer le médium et le contenu. Avec sa culture hors normes, il combine, depuis 1996, vidéo, performance, chorégraphie… Habituellement, il associe l’idée du scénario au protocole : il cherche un élément très personnel (comme une maladie, un handicap, une mutilation, une dépendance…) apte à déclencher une histoire et met en route le tournage comme un événement. Il a également réalisé un film avec des enfants sourds, réunis dans une chorale et interprétant une cantate de Bach… 

Pourquoi 80064 choque ? Dans ce film tourné comme une émission télévisuelle, Artur Zmijewski persuade un homme de quatre-vingt-douze ans de se faire graver à nouveau son tatouage de déporté à Auschwitz pour le rendre « plus joli, plus présentable », le « restaurer comme un [banal] meuble... » Au début, il refuse, mais face à l’insistance du cinéaste il accepte. Pourquoi ? On ne le dit pas — la transaction n’est visible nulle part (un « choix artistique ») — mais il se fait payer cet acte. 

Contre toute attente, ce film choc n’apporte rien et participe même à une relecture quasi-révisionniste de l’Histoire. L’artiste se permet de jouer avec la mémoire de ce vieil homme ; que ne ferait-on pas pour avoir son quart d’heure de célébrité en choquant ? Dangereux dans une société en perte de repères, ce film risque de faire passer un message intolérable auprès des plus jeunes : ce numéro si symbolique n’est ici plus grand chose et prend des allures de « détail » (l’allusion est trop grosse pour être commentée davantage)… Comme dans un vulgaire reality show, tout peut être acheté… 


Il semble inquiétant qu’une institution française puisse cautionner et défendre une production d’un aussi mauvais goût, une telle « prostitution de l’Histoire » sous prétexte que l’artiste se soit auparavant fait apprécier lors de manifestations internationales comme la Biennale de Venise.


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Congregation mariale 08/06/2006 23:43

il paraît que c est un endroit génial