Publié par Jean-david Boussemaer

A première vue, Ed Ruscha et Jeff Wall – deux figures majeures de l’art contemporain et de la photographie – ont des démarches opposées, des conceptions formelles différentes. Et pourtant…

 

La voie conceptuelle d’Ed Ruscha a indéniablement influencé Jeff Wall à ses débuts. Cela se perçoit, par exemple, dans Manual Landscape (1969), un « prototext » associant un ensemble de photographies à un brouillon textuel d’une cinquantaine de pages. Après avoir sillonné en voiture la banlieue de Vancouver et évoqué un passage dans un hall de cinéma, prétexte à la rencontre sulfureuse de deux jeunes femmes, Jeff Wall s’implique dans le récit, évoque ses ébats amoureux… 

 Si Jeff Wall s’est, par la suite, tourné vers la photographie de grandes dimensions, rivalisant avec la peinture et installée dans des caissons lumineux (ses fameux « Transparencies »), il reste toujours inspiré par sa première phase conceptuelle. Une veine prosaïque persiste dans ses « artificial landscapes » : des paysages suburbains, effacés, vides, sans trait particulier, accompagnés de légendes informatives. 

 Le paysage (ses rapports de plan, les jeux de profondeur, de planéité…) constitue une préoccupation commune pour les deux artistes. Pour Jeff Wall, plus la distance avec l’objet photographié est importante, plus on a affaire à un « paysage » (une vision à distance, une « télé-vision »). Pour Ed Ruscha, tout est paysage ; cela inclut même des vues comme celle de Standard Station.

Les deux artistes partagent également la même fascination pour les manuels techniques : ces catalogues aux jaquettes neutres, aux contenus documentaires… Cela se s’observe notamment sur les couvertures très minimalistes de leurs ouvrages (Manual Landscape de Jeff Wall, Dutch Details d’Ed Ruscha en 1971...). 

 

Quelques caractéristiques de la photographie d’Ed Ruscha

 Tout au long de sa carrière, Ed Ruscha emploie, au minimum, du matériel semi-professionnel (moyen format) ; parfois, il exploite les possibilités d’appareils motorisés ou fait appel à des photographes professionnels. Pourtant, ses clichés présentent toujours des maladresses patentes. De manière très calculée, Ed Ruscha se plait à jouer le rôle de l’amateur qui se trompe de focale, n'arrive pas à cadrer correctement… Ex. ses clichés resserrés de piscines de môtels imitant celles de très riches villas (cf. l’ ektacolor Pools).

Ed Ruscha n’est ni un photographe de la performance, ni de la mise en scène. Il ne photographie pas en studio et, a contrario, privilégie l’extérieur. Ses clichés restituent le monde comme un décor théâtral de papier (des façades sans rien derrière…). Cette habitude est certainement à rapprocher de son goût pour la miniature et la maquette ; une passion qui trouve des échos dans sa série de « Produits » (automne 1961, des objets quotidiens aux allures d’éléments de dînette), ses babycakes ou ses disques Records

Telles des vues aériennes, ses « Tables top view » présentent des objets vus en surplomb. Singulièrement, elles ne sont jamais prises verticalement, mais toujours avec en léger décalage ; le point de vue en oblique constitue un élément récurrent dans sa pratique.

Depuis ses débuts, Ed Ruscha est fasciné par la représentation du mouvement (les procédés utilisables pour le décomposer, le recomposer...) et particulièrement par le cinéma. En 1995, il initie la série « Sunset strip » sur laquelle des traces traversent verticalement les photos, comme s’il s’agissait d’images tirées de pellicules trop visionnées…

Sur quelques œuvres, Ed Ruscha parvient, avec force, à introduire le réel ; cf. sa lithographie 1984 (1967) avec une mouche au premier plan. 

S’il ne truque pas à proprement parler ses photos, Ed Ruscha a souvent recourt à des effets de trucage. Ex. avec un appareil panoramique, il parvient à se représenter plusieurs fois sur un même cliché. Sur d’autres oeuvres, des objets semblent léviter : des verres, des morceaux de viandes sous cellophanes (l’artiste use de petits supports). Ses hologrammes The End (1998) produisent des effets de tridimensionnalité sur des mots…

Source : ces quelques informations ont été piochées lors de la très instructive conférence donnée le 17 mars 2006 par Larissa Driansky, au Jeu de Paume.


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