Publié par Jean-david Boussemaer

Rencontre avec l'architecte hongrois Yona Friedman (né en 1923), dans le cadre du séminaire organisé à l'EHESS par Patricia Falguières, Elisabeth Lebovici, Natasa Petresin et Hans-Ulrich Obrist.

 

Très souvent, l’architecte a tendance à considérer ses productions comme des « objets finis ». Or, selon Yona Friedman, ce n’est pas le cas : il ne couvre seulement qu’une petite phase d’un processus. Avec le temps, les habitants modifient les constructions, de manière imprévisible et significative.

 

Une architecture engagée

 Longtemps, on considéra que l’usager était incapable de construire son intérieur, et les architectes s’en chargèrent pour lui. Yona Friedman estime, quant à lui, que bâtir par soi-même n’est pas une utopie, mais une réalité dont nous sommes déshabitués. Nos inhibitions ne seraient pas naturelles.

 Lors de sa carrière, l’architecte a l’occasion de le vérifier en visitant maints bidonvilles (notamment en Inde) et en remarquant que leurs habitants maîtrisent parfaitement les techniques (liaisons étanches à partir de bambous…). Entre cinq cents millions et un milliard de personnes vivent ainsi et forment les plus grandes villes de la planète.

 Très vite, Yona Friedman se questionne sur le type de constructions réalisables par des profanes. Comment enlever la rigidité de nos cages ? La réponse est simple : les éléments rigides de la construction doivent être considérés comme des meubles. Tout doit être réversible, facile à transformer, c'est-à-dire sans l’aide de techniciens. Il faut repenser les lavabos, les fenêtres… Ex. les murs deviennent des paravents (idée possible que si ce n’est pas eux qui tiennent le plafond…). Les matières doivent être économiques ainsi que faciles à obtenir et à manipuler. Ex. le papier des paravents peut être facilement roulé lorsqu’il n’est pas utilisé.

 En 1953, Yona Friedman est chargé de construire un immeuble de logements sociaux. En architecte engagé, il souhaite que les habitants puissent en modifier la structure. On le lui refuse…

 Egalement soucieux des conditions de vie des sans-abri, il propose un nouveau type de construction composé de « deux murs et un toit ». Idée qui reste malheureusement sans lendemain ; les marges étant trop faibles pour les entreprises du bâtiment…

 

Quelques projets de grande envergure

Le premier grand projet de Yona Friedman est une « ville spatiale » (1958), une ossature sur pilotis, dans laquelle chacun fait ce qu’il désire. Aucune règle ne régit l’ensemble, si ce n’est le bon sens. Ex. l’ossature ne tient que si l’on pose un plancher…

En 1974, Yona Friedman participe au concours du Centre Pompidou. Impossible à matérialiser sous la forme d’une maquette son projet consistait à adapter le musée à chaque exposition. Tous les six mois, le bâtiment – développé autour d’une ossature fixe – aurait pu se déployer à la guise de l’artiste ou du commissaire et revêtir tous les aspects possibles.

A la fin des années soixante-dix, le ministère de l’Education nationale lui confie la construction de lycée Bergson d’Angers. Le proviseur donne carte blanche aux professeurs : en véritables « auto-planificateurs », ils purent déterminer les plans, sans la moindre contrainte rectorale.

Volontairement absent des débats, Yona Friedman valide les plans et garantit que les générations suivantes pourraient également faire évoluer la structure (le bâtiment a déjà légèrement changé). Considérée comme particulièrement significative, l’expérience fit l’objet d’un fascicule relatant le processus de construction.

A Shanghai, Yona Friedman remarque qu’il est impossible de se rendre à pieds de la vieille à la nouvelle ville ; le parcours ne peut s’effectuer qu’en voiture ou transport en commun. Pour palier à ce handicap, il propose un pont qui serait en même temps une partie de la ville, une ossature aménageable selon les volontés de ses habitants.

 

Quelques constats sur la société

Nous avons tendance à vivre de manière irresponsable, à trop souvent prôner la simplicité. Par conséquence, les gens se déshabituent des choses difficiles…

Il existe un gigantesque réseau de « routines », des processus qui ne sont pas totalement explicables. Le terme d’ « auto organisation sociale » désigne le phénomène d’organisation régie à partir de nos habitudes. Ex. dans une salle de cinéma à moitié pleine, les spectateurs ont tendance à s’installer on ne sait trop comment. Souvent, on considère que le premier arrivé est le plus libre. Dans les faits, ce n’est pas le cas puisqu’il ne sait pas qui va l’entourer…

Depuis 1957, Yona Friedman pense la ville en terme de réseau. Il constate qu’actuellement, on assiste à un fort développement des réseaux de moins en moins imposants (ex. le réseau de ravitaillement perd de son importance). Nos habitations deviennent de plus en plus indépendantes ; celles-ci se libérant des contraintes de protection. Avec les échanges téléphoniques de plus en plus facilités, le réseau de voisinage change et a tendance à disparaître.

Notre société n’est pas encore inventée...


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