Publié par Jean-david Boussemaer

A l’invitation de Catherine Francblin, Patrick Tosani et Georges Tony Stoll — tous deux artistes se jouant des exigences réductrices de la photographie — s’expriment sur la « construction » de leurs clichés. Un long entretien en compagnie de Patricia Brignone, critique et enseignante en histoire de l’art à l’Esba de Grenoble.



Catherine Francblin, la photographie plasticienne

 Promu par Dominique Baqué, le terme de « photographie plasticienne » se développe dans les années quatre-vingt-dix pour qualifier la photographie dès lors qu’elle entre dans le champ des arts plastiques, de la performance ou encore du texte (ex. Sophie Calle). Cette forme se distingue de la photographie traditionnelle, pure — celle que l’on regarde habituellement dans les livres. Une forme, somme toute, assez proche de la « Nouvelle objectivité », un label défini par Jean-François Chevrier, regroupant de nombreux photographes (tels que Bustamante, Tosani…) aux œuvres caractérisées par leur grand format (des dimensions similaires à celles de la peinture) et leur accrochage mural.

 La photographie plasticienne se pose comme une pratique aux antipodes du photojournalisme, axé sur le moment unique de la prise de vue. Pour le photographe plasticien, il n’y a pas d’instant exceptionnel. Par contre, il y a, très souvent, une mise en scène — une construction (un choix des éléments, du placement…) — établie avec une certaine conscience du résultat final.

 

Patrick Tosani

 En guise d’introduction, Patrick Tosani fournit quelques commentaires sur ces catégorisations du champ artistique qui lui semblent purement relever de la critique et qui personnellement l’indiffèrent. Au terme de « mise en scène » (renvoyant à un système de réalisation grandiose : cinéma, théâtre…), il préfère celui de « construction » ; comme tout artiste, il bâtit des espaces avec des jeux de filtres et des dispositifs de travail. Le moment de la prise de vue est, quant à lui, envisagé comme un « moment de réflexion, d’expérimentation », un instant qu’il savoure généralement seul. De plus en plus souvent organisé, le photoreportage ne lui semble plus si réel ; lui-même aime interroger cette notion et pense tout autant y arriver qu’un photojournaliste.

Dans sa série de « portraits en braille » (1985, des portraits projetés sur une feuille de papier braille / photos), Patrick Tosani interroge la réinterprétation du réel par la photographie. Son objectif : provoquer le désir de toucher le contenu de l’image – un acte impossible puisque la photo détruit tout relief. Le braille lui apparaît comme un « support minimum, épuré de toute réalité ». Les portraits sont flous, les identités illisibles ; la photographie a rendu intouchable la réalité, l’a « surfacée ».

Patrick Tosani se plaît à radicaliser le réel en photographiant frontalement et en gros plan des parties d’objets usuels : un talon de chaussure (qui, isolé, n’est pas forcément reconnaissable, a des allures de socle et une stratification esthétiquement intéressante / photo), des creux de cuillère (un objet familier, qui agrandi nous contient, transporte de l’énergie, capte la lumière et la réfléchit), ou encore une peau de tambour (un objet mi-archaïque, mi-moderne, qui suscite un désir de tactilité et interroge le mutisme de l’image).

A de multiples reprises, sa pratique se joue du consommable et de l’indigeste. Une de ses « Vues » nous présente, avec dérision, la tranche d’un mille-feuilles recouvert de peinture. Une caricature du corps comme le seront par la suite ses photos de côtelettes…

Sur un autre cliché sans titre, Patrick Tosani met en évidence une petite chose mâchée, déglutie et posée sur un fond neutre ; une photographie surprenante et rarement dévoilée, qu’il affectionne tout particulièrement.

Patrick Tosani aime également fragmenter le corps humain, et notamment ses extrémités (ongles rongés…). Au début des années quatre-vingt-dix, il entreprend une série de chevelures vues de dessus, des « sommets de crâne » (photo). Ne sont visibles que des cheveux, le visage restant volontairement absent ; une corporalité et une individualité se dégagent, alors que l’identité de l’humain est volontairement négligée.

Le vêtement obtient régulièrement ses faveurs. Dans une série, il en balance aléatoirement sur un corps jusqu’à entièrement le dissimuler ; les habits sont perçus comme des « surfaces de recouvrement » et la forme obtenue – par renversement – comme un « abris ».

Parfois, Patrick Tosani tente d’individualiser l’habit pour mieux en interroger sa nature. Par exemple, il moule un pantalon, et photographie le résultat, de haut, pour lui donner des allures de masque (photos).

Sur un autre cliché, il nous présente une paire de chaussures remplies de lait (photo) ; une manière d’aborder le corps et d’interroger ses limites. Traité en négatif, le corps reste présent dans son œuvre (à la différence des travaux de Boltanski). Il n’a pas besoin d’être représenté pour être là. Traité comme un « signe indiciel », il exerce sur nous un fort pouvoir haptique.

 

Georges Tony Stoll

 Les œuvres de Georges Tony Stoll s’inscrivent dans le « territoire de l’abstraction », un espace où de multiples possibilités et ambiguïtés communicationnelles peuvent, à tout moment, surgir. Tout (et rien) est donné ; les photographies restent délibérément énigmatiques, ne démontrent pas ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Ex. lors d’une scène de repas, une main peinte en noir est placée à côté d’une autre ‘normale’. Qu'en penser ?

Un autre cliché montre un homme se cachant derrière un fin tapis de sol en plastique bleu. Pourquoi ? Est-ce un jeu ? Une réaction à un danger ? Une chose est sûre : il y a certainement un enjeu mystérieux. 

Même type de démarche, avec une photographie nous présentant deux personnages : l’un pose son pied contre le visage d’un autre (et, par conséquent, le cache). Est-on ici dans le registre de l’amour ou dans celui de la violence ?

Dans Les Trois frères, on est confronté à trois hommes assis dans un canapé blanc, quasi-nus (ils ne gardent que leurs slips et chaussettes) et aux têtes recouvertes. Deux portent un sac, tandis que l’autre s’est affublé d’un bonnet. Ils ne voient rien, et attendent. Peut-être jouent-ils ?

Dans Faîtes-le, un jeune homme se tient en équilibre sur une table. Un premier doute nous assaille : son corps est-il vrai, ou, est-il en cire ? L’interrogation reste de mise du fait que l’artiste a ici recherché la « perfection corporelle ». Un second détail nous perturbe également : des bouts de scotch rouges sont collés devant les yeux. Face à ses deux constats, il est loisible d’émettre de sérieuses réserves sur la réalité des objets usuels, présents dans la scène. Et, fort logiquement, on procède à une réévaluation du milieu.

Que fait-il seul dans son pantalon Adidas ? Telle est la question que nous nous posons face à cette photo présentant un homme vu de profil, torse nu. Peut-être nous donne-il une image grotesque ? Peut-être participe-t-il à une pièce ? Une chose reste sûre : nous sommes gênés par propre notre regard qui se concentre sur les trois bandes du pantalon rouge, un logo universellement reconnaissable.

Filmée avec une caméra Hi8 dotée d’un programme imitant l’esthétique du super8, la vidéo Freddy (2003) reprend, avec des allures de vidéo d’archives, l’ambiance d’une série de six photographies montrant un homme avec un ovale cyan sur le visage. Le personnage se trouve projeté dans différentes saynètes performatives en lien avec la folie, la marginalité (…). Son attribut coloré est perçu comme une contrainte, et non comme un élément ludique.

Georges Tony Stoll aime également photographier des scènes inhabitées : des paysages (des lacs), des vues de ciel avec des nuages « phénoménaux, de beaux gros nuages joufflus et inquiétants », des vues énigmatiques comme Sans Titre (ou Mon corps, 1997) où une croix de Saint André en scotch est accrochée contre le mur d’une pièce, au sol étrangement surélevé et recouvert d’un moquette rouge (photo).

Il termine son panorama avec Trois lunes noires, une photo lui paraissant emblématique de sa démarche. Trois disques noirs excédent le réel et nous poussent à rechercher activement ce qui nous entoure. D’une manière générale, Georges Tony Stoll souhaiterait que son public communique sur les photos, crée du sens et parvienne à percevoir autrement le monde.

 

L’œuvre de Georges Tony Stoll vu par Patrick Tosani

 Georges Tony Stoll pratique une étonnante « esthétique pseudo amateur ». Assez grossières, ses photos sont prises au jetable avec flash. Son art s’apparente à un « jeu de construit mal fait » et est toujours exécuté avec une infime minutie.

Avec aisance, l’artiste découpe du scotch, du carton, ou encore des corps (les têtes semblent très souvent basculer…). De même, il aime ligoter, maltraiter… les objets pour produire de singulières fictions.

Les objets sont toujours mis à égalité avec les corps. Ensemble, ils produisent des situations intrigantes – voire burlesques – des « instantanés arrêtés », de constants vacillements, d’étonnantes polysémies. On n’est nullement dans le registre de la performance, mais bel et bien dans celui de l’expérimentation (« j’essaie de »).


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