Publié par Frédéric Lebas

« Labyrinth Of Mind » du Roumain Mihai Grecu est un univers aussi riche qu'angoissant, peuplé de clones, de mutants, et d’immeubles soumis à un devenir animal… Une plongée à opérer au Cube d'Issy-les-Moulineaux, jusqu'au 14 janvier 2006.

 

S’immerger dans l'univers onirique et labyrinthique de Mihai Grecu, revient à partager l’effroi collectif que suscite notre devenir peuplé de clones, de parasites et de mutants, assené de proliférations virales et de catastrophes biologiques. En d’autres termes, à constater par nous-mêmes l’impossibilité de vivre dans les mégalopoles contemporaines, sans en évaluer les risques et prendre conscience de l’imaginaire riche et inquiétant qui potentiellement l’habite.

Le résultat — comme l’indique le titre de l’exposition — prend la forme d'espaces mentaux, fantasmatiques et réticulaires ; d'un imaginaire qui court à bride abattue, sans jamais se retourner, de peur d’être poursuivi par ses propres démons.

L’exposition débute par une trilogie — The nerve gas suit — dont chaque opus porte le nom d’un gaz neurotoxique de combat :

  • Talbun - le porteur. Sous les ailes d’un avion furtif, les paysages deviennent polymorphes, les substances retournent à leur chaos originel. Peut-être est-ce là la symbolisation que tout peut arriver sans crier garde ?
  • Sarin - l’essence. Nous pénétrons sous une mégalopole parsemée d’interminables couloirs qui n’aboutissent à rien. Des êtres « humains » clonés, affublés de masques, sont allongés en stase à même le sol. Dans tous les recoins, prolifèrent des parasites insectoïdes devenant le temps du film, la nouvelle espèce dominante sur terre.
  • Soman – les conséquences (ou les suites de la catastrophe annoncée). L’atmosphère est troublée par une pollution toxique. On recherche les survivants. Les villes se replient sur elles-mêmes pour se loger dans les muqueuses de nos corps — le seul rempart qu’il resterait pour leur sauvegarde. Les visages se voilent, dépersonnalisés, et saturés d’informations numériques.


Dans la seconde pièce de l’exposition, est projeté Iron Platz — à la fois film, galerie virtuelle et version démo d’un jeu vidéo — réinvestissant le genre cyberpunk, avec ses cohortes de mutants et de cyborgs.
Ensuite, nous découvrons le projet Fréon, qui pour l’artiste est « une observation frontale des instants en séquences qui rythment notre quotidienneté […] Fréon est un filtre à poussière, un aspirateur, une éponge. » Dans cet univers surréaliste - créé en collaboration avec Thibault Gleize - se côtoient des situations sans lien les unes avec les autres ; seuls certains motifs redondants surgissent de manière impromptue, tels des cornes de mammouths, des poissons et des bâtiments mutants.
Enfin comme caché dans ce même espace d’exposition, Crawl, une animation expérimentale inspirée de La métamorphose de Franz Kafka. Réalisée avec Guo Ran, elle est composée de quatre personnages, un frigo, un chat et une créature. La combinaison - montée, raccordée, arrangée, superposée, en 2D ou 3D… - de ces éléments agencés les uns aux autres, crée un monde détraqué et halluciné. Une subtile manière de critiquer l’absurdité et le cynisme de notre monde, avec froideur et désincarnation.

Enfin, après avoir connu les tempêtes toxiques et le vertige graphique, nous plongeons dans deux courts films : Metamorph 1 & 2. A l’écart du reste de l’espace exposition, ils constituent un moment opportun à la contemplation et à la réflexion ; l'évolution de formes abstraites organiques issues de mutation et de clonage, un juste retour aux origines macroscopiques et microscopiques de la vie.

Les qualificatifs manquent pour exprimer le décalage que l’artiste impose à notre champ de vision. On y décèle dans ses labyrinthes une lecture éclairée de l’imaginaire postmoderne et eschatologique du monde. Emprunt du genre cyberpunk, des fantasmagories surréalistes, de situations absurdes et cyniques, ses mondes digitaux sont l’expression d’un regard neuf, perdu vers l’horizon des restes légués par notre civilisation.


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