Publié par Frédéric Lebas

Scénographiée par Emilie Faïf, l’exposition collective « Vert » est l’occasion de découvrir des pièces de Matali Crasset, Christophe Dalecki, Tomoko Mitsuma, Catherine Nyeki et Pascale Peyret. Des installations plastiques et sonores, des images numériques ainsi que des œuvres dans lesquelles la nature se déterritorialise pour prendre les chemins de la virtualité numérique.

 

Couleur appétissante et apaisante, symbole de la mère nature dans toute la splendeur de sa renaissance printanière, le vert nous rappelle, avec cette exposition, qu’il ne doit en aucun cas être négligé. C’est en le poussant dans les retranchements de son artificialité et de sa virtualité, que l’on prend conscience, ne serait-ce que quelques instants, de la fragilité et la sensibilité dont il est empreint. À l’heure où le virtuel et l’espace urbain se déploient, recréer la nature en la transcendant revient à nous offrir l’illusion qu’elle peut se trouver ailleurs, là précisément où on ne l’attend pas. C’est vouloir entretenir une nouvelle forme de dialogue avec elle, aiguiser nos sens et les mettre sans dessus-dessous. 

Quand on maîtrise l’art et la manière de présenter un plat, le piquant du cactus, le lisse des plantes grasses, autant que le touffu de petits arbrisseaux sont susceptibles d’exciter nos papilles gustatives. « Mangez des plantes ! », voici le maître-mot du Japonais Tomoko Mitsuma qui – avec toute la sobriété et l’efficacité de la culture nipponne – nous convie à un Spring Cake Buffet, composé de plantes printanières. 

 Du toc, du plastique. Propice à toutes les rêveries, le jardin est le lieu imaginaire et privilégié où se situe le centre du cosmos. Pourquoi ne pourrait-il pas prendre forme grâce aux outils de sa propre création ? En agençant des arrosoirs, des tamis, des tuyaux d’arrosages, ainsi que divers objets en « plastoc », Christophe Dalecki exploite l’une des principales qualités du matériau pour reproduire l’organique, dans ses formes et textures. 

 Pas à pas, notre milieu semble nous échapper. Pour Pascale Peyret, la nature reprend ses droits, confiante en sa « mémoire verte » (Green memory). Sortant d’un treillis métallique, de l’herbe pousse. Peut être folle de croître en un pareil endroit, auprès d’immeubles faits de composants électroniques en tous genres ? Cette installation est une première mise en abîme. De part et d’autre, des photographies présentent un monde bien inquiétant. Dans les entrailles d’une méga-structure industrielle aseptisée, des plantes déploient leurs rhizomes. On ne sait d’où viennent leurs germes, ni dans quel terreau elles poussent, mais une chose est sûre : comme dans la bande dessinée Megalex de Fred Beltran et d’Alexandro Jodoroswki, le combat est loin d’être fini pour reconquérir l’espace vital. 

 Collaboratrice du célèbre Philipe Starck, Matali Crasset propose une Green sound station, un espace d’écoute domestique, reprenant le motif abstrait de deux arbres (en plastique) dans un pot en suspension. Logé à l’intérieur, un I-pod restitue des bruissements naturels… 

Progressivement, la nature se déterritorialise et prend les chemins de la virtualité numérique. Dans ce registre, Catherine Nyeki présente une œuvre interactive Mµ Herbier ainsi qu’une vidéo Les Mains vertes, accompagnées de tirages numériques de la série des « Cotonneux ». 

Dans son installation interactive Mµ Herbier, Catherine Nyeki nous fait prendre connaissance d’un nouveau règne, moitié végétal, moitié animal. Au sein de son laboratoire – où les lois ne correspondent plus à celles de la nature, mais à celles de l’imaginaire personnel de l’artiste –, le public bouture et expérimente de nouvelles formes d’êtres hybrides aux corps protéiformes et « rhizomorphes ».

La vidéo Les Mains vertes aborde le thème de la régénérescence. Deux mains vertes apposent une à une des branches mortes sur le sol ; des formules incantatoires d’un chaman ou d’une existence organique irréductible se chargent de leur redonner la vie. Une vie qui débuterait par l’apparition de moisissures blanches à leur pourtour, puis par le grouillement d’une sève verte. 

Raconter la nature selon un mode poétique et rendre compte de sa biodiversité par le prisme de nombreux médiums est un ambitieux pari qui ne laisse pas indifférent le regardeur. De manière sous-jacente, « Vert » soulève une question d’ordre éthique dans le rapport que nous entretenons avec l’environnement naturel. Malheureusement, ce n’est pas par le bruissement d’une feuille dans une prairie, ni peut-être en utilisant des ustensiles de jardinages, que l’on est à même de rendre compte de la détresse et de la tragédie qui à lieu sous nos yeux. Ne faudrait-il pas appréhender la nature de manière plus frontale et exigeante ? Certains des artistes présents touchent au nœud de ce problème. En suggérant des goûts impossibles (Tomoko Mitsuma), la possibilité de jouer à son aise avec elle (Catherine Nyeki), où en confrontant le spectateur à sa propre disparition (Pascale Peyret), ces œuvres ne manqueront pas d’attirer notre attention. Faisons en sorte que cette couleur verte ne soit pas qu’un souvenir déclenché par son spectre de lumière.
Galerie Fraîch'Attitude
60, rue du Faubourg Poissonnière — 75010 Paris

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