Publié par Jean-david Boussemaer

Multiples sont les « gestes situés », proposés par les artistes en vue de « changer le monde et transformer la vie ». En fin limier, le critique Laurent Jeanpierre les traque, les confronte et interroge leurs portées locales au sein de l’état global. Bruce Bégout (spécialiste de Husserl et de la phénoménologie) ainsi que deux artistes — Fulvia Carnevale (du collectif Claire Fontaine) et Laurent Faulon — témoignent de leurs démarches et l'accompagnent dans sa quête d'une « pragmatique de la critique ».

 

Bruce Bégout : la « métacritique de la vie quotidienne »

Au début du XIXème siècle, l’âge bourgeois transforme en profondeur la vie quotidienne (cf. Michel de Certeau, Guy Debord…) et impose ses propres normes : une « bienséance moisie », la promotion du trivial…

Sous l’impulsion d’Henri Lefebvre et Guy Debord, les Situationnistes critiquent ouvertement ce système au rabais, cette vie quotidienne déficiente, routinière, vouée au carcan, manquant de vitalité, nouveauté, créativité… Ils s’insurgent contre cette vie « aliénée » et décident de créer des « situations », des « contextes » destinés à rafraîchir l’existence et mettre en avant la « festivité authentique ». L’art se voit alors attribuer un rôle essentiel : rompre avec la morosité de la quotidienneté et être à la source d’une nouvelle vie. 

Actuellement, l’examen de ce projet de « re-climatisation » s’impose. A-t-il encore une chance ? N’y a-t-il pas sous cette envie de « désaliénation » qu’une méconnaissance de la vie quotidienne (à la longue, on assiste systématiquement à un phénomène de retour à la platitude) ? Peut-être est-il nécessaire de s’écarter des idées romantiques des Situationnistes ? Pour répondre à ces problématiques, la mise au point d’une « métacritique » s’impose. Celle-ci n’est pas à envisager comme une critique de la critique, mais bel et bien comme un « après la critique », un « derrière la critique ». Elle vise à interroger le programme général du Situationnisme, c'est-à-dire la construction libre de la vie quotidienne – cela, à travers 3 champs : technique, communicationnel et marchand (les trois étant bien entendus liés). 

Constat : la vision prônée par les Situationnistes a certes un sens pour un petit groupe de créatifs mais doit davantage ancrer son enracinement philosophique pour être exportée dans la société future et changer de manière extra-quotidienne la vie de tous. Dans cette lignée, de nombreux penseurs développent des « utopies de la vie quotidienne » (cf. Charles Fourier)… 

Depuis une quinzaine d’années, on assiste à un changement imprévu. Après la « crise des utopies » (années 70, cf. Lyotard) qui attribue moins de valeurs aux grands récits eschatologiques, les utopies se liquéfient et s’immiscent dans la vie quotidienne. Chacun se forme alors son « petit jardin utopique », à la fois proche, local, optimal et sortant du routinier. Se pose alors la question : où se trouvent désormais les véritables valeurs utopiques ? 

 

Laurent Faulon : producteur d’un art contextuel, de situations

Si Laurent Faulon réalise parfois des installations dans des cadres institutionnels — ex. en 1993, dans un logement de la Cité internationale des Arts (une réaction à l’architecture quasi monacale du site parisien), ou encore en 2003, aux anciennes Subsistances lyonnaises (Chapelle ardente, des frigidaires sont reliés à des minuteries pour produire une ambiance sonore, un « requiem ») — il a plutôt tendance à investir des lieux atypiques, à privilégier les expériences in situ. Celles-ci sont généralement entreprises lors de longs séjours avec la complicité d’autres créateurs.

Dans le cadre du Festival « Belluard Bollwerk International » (2000, Fribourg, Suisse), Laurent Faulon investit une usine désaffectée et vit durant deux semaines avec un cochon (métaphore de la condition humaine). Chaque jour, l’Usine occupée est prétexte à un geste artistique fournissant une lecture différente de l’espace. Ex. le dixième jour, l’artiste donne accès à la cuisine où sont disposées trois cents petites préparations culinaires, le douzième, il inonde la pièce principale à la lance incendie et dépose des pastilles de chlore pour créer une odeur persistante, le treizième, il fait grève et donc condamne l’accès, le quatorzième, il expose des sculptures fabriquées avec le chocolat périmé de l’entrepôt voisin… 

Lors de ses neuf mois de séjour dans un espace municipal lisbonnais (mars-déc. 2001), Laurent Faulon organise dix interventions — des « promenades » — dans des zones périphériques. Un jour, il laisse son public découvrir l’intervention Margarine verte : dans quatre pièces d’un vaste entrepôt, divers objets sont tartinés (chaises de bureau, casiers métalliques…). Une autre fois, il emmène son groupe dans une zone bourgeoise en construction (La Maison de mes Voisins). Des fleurs sont disposées sur le sol d’une bâtisse en chantier et un violoniste improvise un concert en réaction aux bruits environnants. Une autre pérégrination (Grand plongeon) entraîne le public dans un ancien centre d’entraînement pour nageurs, où il découvre dans chacune des trente-sept chambres de l’hôtel une photo porno. De la glace pour mon chien est l’occasion de découvrir des projections de patineuses dans les grandes chambres froides d’une fabrique de saucisses… En octobre 2003, Laurent Faulon expose son installation O Poco da morte dans l'Atelier Unsichtbar, situé dans un quartier délaissé de Stuttgart (une verrue dans la ville de Mercedes). Le public est invité à appuyer sur une pédale d’accélérateur pour recouvrir le bruit d’un lunapark de Lisbonne. 

Plus récemment, en mai 2005, l’artiste occupe les anciens abattoirs de Riom. Fort astucieusement, il profite de la déclivité du sol pour former une flaque d’eau d'une dizaine de mètres carrés et émet des vibrations sur la surface miroitante de celle-ci. 

 

Claire Fontaine : la contestation locale d’un état global

À travers ses fictions et interventions, le collectif Claire Fontaine suscite des affects politiques et tente d’obtenir des retours sur l’impuissance politique. A Glasgow, par exemple, le groupe opère une traversée exploratoire de l’ancien théâtre, un lieu où étaient organisées de nombreuses opérations de bénévolat et actuellement réapproprié par les enfants du quartier… 

En Allemagne, le groupe s’installe dans un atelier de couture clandestin, vidé et précédemment squatté. Il produit in situ l’installation Etranger partout sur les sans-papiers, les « êtres invisibles ». A l’intérieur de la baraque, était notamment disposé un petit néon Lager, un détournement de marque de bière, en référence aux camps nazis… 

Lors de l’exposition « Mots d’ordre, mots de passe » (Espace Ricard, 2005), Claire Fontaine échafaude contre un mur le mot « STRIKE » à l’aide de tubes néon. Allumées lorsque personne n’est présent dans la salle, les lettres s’éteignent dès lors qu’un mouvement est détecté. Une manière de nous faire réfléchir sur la portée actuelle de ce mot… 

Au Zoo de Nantes, le collectif forme en lettres géantes la phrase « TO HELL I DELVE » : l’anagramme de « Hôtel de Ville » (où les caractères furent trouvés…). 

A Berlin, le groupe investit un petit local indépendant de la Place Rosa Luxemburg, urbanistiquement marquée par les galeries commerciales et quelques vestiges de l’époque communiste (sièges). Il y place notamment un petit néon avec le commentaire très connoté « Arbeit macht Kapital ». 

En 2005, Claire Fontaine expose, à Graz, un texte sur un jeune homme pris pour terroriste et tué par inadvertance dans le métro londonien. Encadré par deux affiches (avec des réflexions sur la peur et le jugement rédigées par Kafka lors de la rédaction du Château), le document désigne la vie comme régie par le pouvoir… 

Le slogan « Etranger partout » semble obtenir les faveurs du collectif. Traduit en italien, il est matérialisé en tubes néon et temporairement exposé dans le cadre de la Biennale de Venise, puis sur des volets de la Cité internationale des Arts. Egalement décliné en caractères arabes lumineux, il est placé dans la vitrine d’une petite galerie new-yorkaise, située dans un quartier majoritairement juif (très vite, le public assimile ce geste comme antisémite…). Dans cette exposition, étaient également présentés une inscription provocatrice sur le plafond (« Je n’ai pas les mots pour vous dire à quel point je hais la police »), une image en néon de prisonnier irakien encagoulé et tenant son enfant dans ses bras, ainsi qu’une petite arme artisanale (une fausse pièce de monnaie avec une lame dissimulée dans la tanche, indétectable dans les portillons de sécurité…).

 

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