Publié par Jean-david Boussemaer

Intitulée « Cerveau sous influence, conscience mutante », la seconde rencontre du cycle mensuel « Lundi c’est théorie » tente de répondre à la double problématique : de quoi sommes-nous capables avec notre cerveau et à quoi s'attendre dans le futur ?  

Dominique Babin, la TMS
Avec optimisme, la spécialiste de prospective sociale et auteur du célèbre PH1, Manuel d'usage et d'entretien du post-humain (2004, Flammarion) s’intéresse aux phénomènes émergents — ceux susceptibles, du jour au lendemain, de connaître un développement exponentiel ou au contraire de tomber dans l'oubli…

D'ores et déjà, de nombreux chercheurs s'emparent des nouvelles technologies pour scientifiquement représenter nos pensées. Progressivement, ils nous font basculer dans une nouvelle ère (très différente de celle connue jusqu'alors) : celle de « devenir-interface de la conscience ».
Un premier pas fut franchi avec l'imagerie cérébrale, capable de localiser les flux sanguins à l'intérieur de notre cerveau. Depuis peu, une poignée d'experts abandonnent ce « mode passif » — en lecture seule — et se lancent dans la Stimulation Magnétique Transcrânienne (TMS). Avec précision, le procédé permet de désolidariser certaines zones du cerveau et d'en prendre le contrôle par le biais d’interfaces. Parmi les principaux appareils disponibles sur le marché (des casques, parfois aux allures à de cuiller) : l’Octopus du Dr Michael Persinger.

En modulant les fréquences, la TMS permet soit d’inhiber le cerveau (via des fréquences faibles, inférieures à 1 Hz) soit, au contraire, de l’exciter (par le biais de fréquences élevées). A raison d'une posologie minimale, elle offre la possibilité de soigner certains traumatismes (parer aux douleurs fantômes après amputation...), traiter les désordres psychologiques qui mènent à l'insomnie et, selon Fred Snyder, soulager les autistes kanners (« les idiots savants »)… Le principe : bénéficier de compétences en en enrayant certaines autres, dissoudre le moi lorsque le patient est trop absorbé par une émotion. Est-ce là le médicament du futur ?

En 1997, quelques chercheurs mettent au point la « neurothéologie » : l'étude des bases neurologiques de la croyance religieuse, une discipline affirmant que la conscience de soi s’efface lorsque certains circuits du cerveau sont inactivés (ex. les amygdales, chargées d'enregistrer les peurs, et les lobes pariétaux, qui marquent les limites entre nous et le monde environnant). Les personnes ayant ce genre de traumatisme connaissent des visions mystiques — résultat auquel parvient également la TMS.

Particulièrement encourageants, ces progrès technologiques enthousiasment les scientifiques de nombreuses disciplines :
— En 2005, Sony dépose une série de brevets sur la possibilité de télécommander le cerveau par écran d’ordinateur ou via la TV (grâce à des impulsions par ultrasons, envoyées sur des zones ponctuelles du cerveau). Une invention prophétique ?
— Avant le conflit du Golfe, l’armée américaine réfléchit sur les « guerres de faible intensité », avec comme principales problématiques : comment créer des fossés entre les classes et ainsi générer des émeutes ? Comment endormir l’adversaire (programme 'Sleeping Beauty'), lui transmettre des suggestions, effacer des informations dans sa tête, créer des troubles de la personnalité ? Le 21 juillet 1994, le Secrétaire américain à la Défense William J. Perry publie officiellement une circulaire sur le futur des armes non-létales et le contrôle des foules…

Le développement de la TMS transformera très certainement en profondeur la société :
— Aura-t-on toujours besoin de la réalité ? Cela n’est pas sûr… Notre cerveau deviendra certainement un écran multidimensionnel sur lequel il sera possible de projeter ses rêves (état proche de l’hypnose). On pourra créer des « faits émotions » (non incarnés dans le vécu), obtenir un cerveau parfait (parallèle à faire avec les bodybuilders qui développent isolément leurs muscles) et négliger la valeur du travail (connaître les choses sans les apprendre deviendra banal).
— On assistera également, sans doute, au développement de l’industrie de l’émotion — adaptée au nouveau « capitalisme de souhait » (refusant le fétichisme et vantant les vertus du zap permanent) — tant au niveau de la consommation que sur le plan comportemental (tendance à rapprocher de la pratique de séduction du « serial kissing », actuellement très en vogue dans les nightclubs : le baiser sans conclusion).

Catherine Malabou, l’ « érotisation du cerveau »
Aux yeux de Catherine Malabou (maître de conférences en Philosophie à l'université de Paris-X Nanterre et auteur de Que faire de notre cerveau ?, Bayard, 2004), le discours neuroscientifique apparaît actuellement comme l’idéologie dominante. Il ne distingue plus les pulsions sexuelles des autres et prône une « érotisation du cerveau », perçu comme une zone érogène, un « sexe ». La faculté de jouir serait ainsi contenue dans nos neurones, synapses….

Diverses recherches sur la « biologie des passions » émergent et vantent un « plaisir cérébral » (une idée nouvelle et inconcevable dans les théories de Freud, Lacan…). Le plus souvent, ces révélations ne sont que des inepties. Ex. le désir est dans la tête, la sexualité n’est qu’un des accomplissements du désir, l’orgasme n’est qu’une « séquence cérébrale » (il est perçu comme variété d'épilepsie réflexe) …

Quelques réflexions liées à la médecine :
— Le cerveau n’est plus perçu comme un banal « organe », mais bel et bien comme un « organisme » excitable. Pour l’améliorer, nous sommes, de plus en plus souvent, invités à absorber des molécules pharmaceutiques : dopamine, sérotonine…
— En plus d’être à la source des affects, le cerveau apparaît comme étant au centre des addictions (drogues, somnifères, cigarettes, alcool…). Aussi, on étudie aujourd’hui ces dépendances comme des affections du cerveau.
— Lorsqu’une lésion altère la partie préfrontale, des changements profonds de personnalité sont susceptibles d’apparaître. Perdant ses désirs, la victime devient quelqu’un d’autre.

Et quelques autres propres à la vie sociale :
— La criminalité (la violence sociale) est de plus en plus souvent perçue comme une perte de désirs. Ex. les serial killers sont de plus en souvent considérés comme des « êtres sans désirs », « froids » (nouvelle catégorie prômue par les neurobiologistes).
— La libération sexuelle se double d’une normalisation biologique. En lisant « Le Cerveau et l'Amour » plublié dans La Recherche en nov. 2004, on apprend que la monogamie chez les mammifères serait liée à deux hormones présentes dans le cerveau : la vasopressine et l’ocytocine.

En conclusion, Catherine Malabou reconnaît que la plupart de ces théories sont certes inacceptables (elles relèvent d' « un réductionnisme d'une simplicité confondante »), mais sont néanmoins fascinantes, car démystifiantes.

Olivier Dollinger
Remarqué lors de « Offshore » (Espace Paul Ricard, sep.-oct. 2005) — avec sa vidéo montrant le commissaire Jean-Max Collard en train de raconter son exposition sous hypnose — Olivier Dollinger se plait, depuis quelques années, à explorer les états psychiques.

Du 13 octobre au 18 décembre. 2002, l’artiste français diffuse un enregistrement sonore lors de l’exposition « Les Heures claires » (Villa Savoye, Poissy). Souhaitant ajouter une « fenêtre spirituelle » au lieu, il demande à un médium de passer la nuit avec lui et d’entrer en communication avec les esprits présents dans la Villa. Au bout de six séances de spiritisme, il obtient des bribes de descriptions de pièces, de couloirs, de rencontres parfois étranges (avec un Turc…) — qu’il superpose, par la suite, afin d'ajouter une dimension mystique supplémentaire.

En 2003, Olivier Dollinger travaille autour de l’icône. Pour son projet Norma Jean, il part tel un « archéologue » à la recherche d'une image : celle de Marilyn Monroe, gravée à l'intérieur même de jeunes actrices disponibles sur le marché de Los Angeles. Un hypnotiseur parvient à « ouvrir l'image », à leur faire revivre des états. En résultent différentes poses très lascives...


Quelques liens :
Site de Fresh Theory
Site de l'Espace Paul Ricard
Fiche sur l'Espace Paul Ricard
Enregistrement de la conférence sur France Culture
1. L'art du clip (conf. du cycle « Lundi c’est théorie », 14 nov. 2005)
3. Pragmatique de la critique : le contexte pertinent de l'art (conf. du cycle « Lundi c’est théorie », 23 janvier 2006)

Commenter cet article