Figure atypique de l’art contemporain, l’Allemand Dieter Appelt (né en 1935) décide, dans les années soixante-dix, de définitivement arrêter la peinture pour se consacrer à la
photographie ; il se met régulièrement en scène, son corps devenant la matière première de sa création.
Depuis les années soixante-dix, Dieter Appelt ne cesse de fasciner et d’intriguer. Pour son exposition « Cinema Prisma », il réunit — avec la commissaire Françoise Paviot — des travaux réalisés
durant une trentaine d’années et exploitant différents médiums. Sans être exhaustive, cette sélection permet de mieux saisir la complexité et la richesse d’un œuvre qui peut se lire sur plusieurs
strates. Elle facilite une plongée au cœur d’un œuvre complexe, mais ouvert aux multiples interprétations, comme l'artiste aime à le souligner
Difficilement saisissables isolément, trois notions — le temps, la matérialité et l’espace — s’imbriquent dans des travaux en apparence très divers et structurent l'ensemble.
La photographie existentielle
Dieter Appelt travaille tout d’abord, et principalement, sur le médium photographique. Inédite (1), sa série de photos –
La tâche que le souffle produit sur le miroir (1977, titre en
référence à une phrase de Raymond Roussel dans ses
Nouvelles impressions d’Afrique) – le représente soufflant sur un miroir, lequel est alors recouvert de buée. Juxtaposant différents
moments du processus, elle rend compte de la temporalité qui y est à l’œuvre, et donne une vision différente de celle qui existait lors de l’exposition de la seule photo.
Adepte de la sérialité pour ses œuvres photographiques, Dieter Appelt explique que chaque série exposée à la Maison Rouge ne contient qu’une sélection de clichés parmi des centaines. C’est, par
exemple, le cas, avec
Erste Hängung (1976), composée de sept photos le représentant suspendu nu à divers endroits. L'œuvre est troublante, tant par l’exposition de ce corps nu dans une
position insolite que par l’impression mortifère qui s’en dégage. Comme l’explique l’artiste, elle résulte d’un travail exténuant et douloureux ; seul, face à l’objectif de son appareil dont il
avait enclenché le retardateur, l’artiste était parfois suspendu dans le vide pendant dix minutes.
Si à première vue, cette œuvre de Dieter Appelt peut être comparée à certains travaux des Actionnistes viennois, son propos est très différent : s’il a en effet travaillé avec eux, il refuse le
caractère sanglant de leurs actions, et privilégie une approche plus existentielle de la condition mortelle de l’homme.
Dieter Appelt ne considère pas la photo comme un simple document de ses actions, à l’instar des Actionnistes, mais comme l’œuvre elle-même. La photo devient le lieu d’une prise de conscience de
sa vulnérabilité en tant qu’homme destiné à mourir
.
Ramener la photographie à la lenteur
Afin que la photographie devienne cette œuvre temporelle, cette « palpitation » de l’existence, Dieter Appelt travaille sur le médium de manière très technique, et toujours avec une intention
poétique. A travers la photographie, il cherche à capter le temps et, dans celui-ci, la durée. Ce travail est un retour aux débuts de l’histoire de la photo alors que le temps d’exposition durait
souvent plusieurs dizaines de minutes.
Dieter Appelt revient à ce procédé en exposant, très longtemps, la matière sensible. C’est le cas dans sa série de photographies sur le poète Ezra Pound, qui l’a beaucoup influencé.
Ezra
Pound (1981) est une série de photos - qui n’est pas ici montrée dans son intégralité - des lieux où vécut le poète en Italie. Etant exposée pendant longtemps, la lumière ou l’obscurité des
lieux sont renforcés, les contours plus indistincts et les lieux semblent alors se parer d’un délicat voile blanc. Ce voile devient l’empreinte du temps et restitue à la fois la disparition du
poète et la consistance du souvenir. Plus qu’à de simples photographies, nous sommes ici confrontés à des poèmes visuels. Dieter Appelt dit : « je veux ramener la photographie à la lenteur », le
temps très long d’exposition permettant à l’expression de s’accomplir pleinement.
Loin de l’événement de l’instantané, Dieter Appelt cherche à photographier les signes, ceux du temps, de la mémoire. Il dit vouloir « combler le vide de l’instantané par l’exposition prolongée
d’une matière sensible » ; une recherche qui l’amène à considérer ses photographies comme tridimensionnelles, « les couches de lumière successives les unes sur les autres créant une sculpture. »
Architecture musicale
Forth Bridge – Cinema. Espace métrique (2002) surprend. A première vue, ce travail récent est très différent des œuvres antérieures. Commandité par le Centre Canadien d’Architecture de
Montréal, l'ensemble — composé de dessins, de photographies et d’un film — propose une « lecture » très personnelle du pont Forth (Ecosse), prenant en compte trois éléments : le temps, l’espace
ainsi que la forme.
Dieter Appelt s’aperçoit que le pont est construit selon une série métrique proche du Nombre d’Or découvert à l’époque d’Euclide, celui-ci est présenté comme la Proportion divine, c’est-à-dire
celle de la beauté idéale. En architecture, il correspond au partage le plus harmonieux d’une grandeur en deux parties égales. Appelt dessine alors ses plans du pont en fonction de ce nombre
d'or.
Appelt fait également référence aux théories musicales de Iannis Xénakis ; l’œuvre de ce compositeur-architecte étant fondée sur les mêmes calculs et configurations que ceux qui lui ont servi
pour ses réalisations architecturales alors qu’il travaillait avec Le Corbusier (de 1948 à 1960). Appelt s'inspire de Xénakis pour comprendre le lien entre espace physique et temporel du pont et
le photographier selon cet angle.
Forth Bridge est une lecture personnelle et complexe du pont dont Dieter Appelt a fait l’expérience. Il explique que « longtemps fasciné par l’exploration de la forme, son effet
esthétique et ses proportions, je me suis demandé comment en rendre ces données sur film. Je souhaitais saisir différents moments, des conjonctions et des correspondances en séquences autonomes.
»
En conclusion
L’œuvre de Dieter Appelt peut apparaître complexe et troublante – tant par son caractère inattendu que par son aspect extrêmement poétique. L’artiste cherche à comprendre et à expérimenter
l’impression, au sens fort du terme, que font les choses dans notre cerveau et la mémoire que l’on en a. Sa démarche artistique est celle d’un poète qui cherche les signes du réel là où la
réalité est parfois invisible ; son œuvre touchant à l’indicible, à l’inexprimable.
(1) Seule une des photos de la série a déjà été exposée, les autres ayant été tirées pour cette exposition.
Maison rouge / Fondation Antoine de Galbert
10, bd de la Bastille - 75012 Paris