Publié par Frédéric Lebas

Comme chacun sait, les tabloïdes de mode font appel à l’œil averti des photographes usant d’appareils numériques et de puissants outils infographiques. Les maniant le plus discrètement possible, ils offrent à nos regards de jolis minois et des silhouettes de rêve ; des êtres à la plastique épurée et artificielle — élevés au rang d’une beauté canonique — qui influencent nos perceptions esthétiques de ce que devrait être un corps. Avec l’exposition « Beauty By », c’est une toute autre logique qui s’installe... 

Chritophe Luxereau, Frédéric Pauly et Aude de Bourbon proposent à cinq photographes professionnels de s’exprimer sur leur conception de la beauté. Au lieu d’en présenter des visions sublimées et parfaites, ils s’attachent à réinventer et dépasser la notion du Beau.

De main de maître, « Beauty By » est menée par Christophe Luxereau, déjà remarqué pour ses expérimentations constituant une palette de corps possibles ; lors d’Art outsider 2002, il présentait la série «Electum corpus», une collection de prothèses chics tout à fait improbables, ainsi que des madones électroniques, des corps en pièces détachés et des avatars évoluant en réalité augmentée. Pour « Beauty By », il façonne le mannequin de mode, de telle sorte qu’il recouvre son sens originel, la poupée. Sur chaque photo, une marionnette grandeur nature repose auprès de son original. Toutes deux perdent leur consistance charnelle, mais également leurs expressions et personnalités. Peut-être faut-il y voir un hommage à Hans Bellmer, à ces pâles copies de femmes-enfants désarticulées, qui n’auraient en rien perdu de leur troublante sensualité ?

Dans un autre registre de volupté, Catherine Louis explore le plissé abstrait de la peau. Des plis baroques pour que la chair se fasse pierre, comme dans les sculptures du Bernin. Sauf qu’ici, ce n’est plus le froncis du vêtement qui se donne à voir, mais celui de la peau sous le tamis d’une lumière artificielle et numérique.

Les poupées russes de Zhenya Minkovich exploitent la métaphore de l’emboîtement jusqu’à son paroxysme. La beauté peut certes se décliner sous toutes sortes de couches de Matriochkas, tel le manteau d’Arlequin, seulement, il en reste une seule dont le dévoilement restera secret jusqu’au bout : celui du corps en gestation qui se loge au creux du ventre de la femme.

Caroline Delmotte joue quant à elle avec Narcisse. Un modèle tente de s’auto-charmer en accomplissant une série de poses lascives, où le seul reflet serait celui du regard du spectateur. Fleurs de métal et molleton soyeux rose bonbon sont les éléments de l’arrière-plan, à la confluence du style kitsch et du futurisme.

« Qu’est ce qui différencie une photographie de mode d’une photographie plasticienne ? » François Rousseau tente de répondre à cette question par la mise en situation de photographies de mannequins masculins hors du contexte initial de leur présentation. En référence à Marcel Duchamp, le statut de ces couvertures de mode se convertit en objet d’art par la seule détermination de l’artiste. Les corps de jeunes éphèbes se trouvent alors portés sur différents piédestaux, là où on n’aurait pas l’habitude de les voir.

Enfin pour Yethy, toute beauté n’est que question de subjectivité. Son relativisme est mis en évidence par la présentation de six bustes, trois d’hommes et trois de femmes. N’étant ni beaux, ni laids, ni lisses, ces bustes sont le simple reflet d’une société multiculturelle ; son auteur se défendant de définir ce qu’est la beauté.

De cette présentation non exhaustive et transversale de la photographie numérique, les œuvres de Yethy permettent de mettre en évidence l’un des points d’orgue de la photographie actuelle : celui de ne pas vouloir se référer aux critères de beauté ordonnés par la société, pour ne pas dire imposés. Elle n’est certes pas aussi relative et extrême que dans la vision anthropologique d’Orlan et ses Self Hybridations, ou du Body-Art de Lucas Zpira. Cependant, cette beauté n’est pas moins emprunte de la figure du monstrueux, celle qui tente à chaque instant de redéfinir les termes du beau. Un monstrueux à bien des égards baroques dans la présentation des textures de peaux, de tissus et de couleurs chatoyantes, mais également critique grâce à la distance et l’illusion que procure l’image fixe.

L'exposition est représentée par la galerie Numeriscausa.
Elle a d’ores et déjà été présentée au Duolun Museum of Modern Art Shanghaï (du 6 au 24 oct. 2005), aux Galeries Lafayette / Galerie des Galeries (Paris, du 4 au 12 nov. 2005) et avec Numeriscausa à la Galerie Biche de Bere (Paris, du 18 au 24 nov. 2005).

En janvier 2006, le Cube d’Issy-les-Moulineaux présentera deux séries de photos, celles de Caroline Delmotte et Christophe Luxereau.


 

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