Publié par Jean-david Boussemaer

Pour clore les expositions «Geometric Final Fantasy» et «Grounded» — toutes deux présentées au Credac d’Ivry-sur-Seine, du 9 septembre au 30 octobre 2005 —, rencontre-débat avec les artistes, Vincent Lamouroux et Karina Bisch. Modéré par le critique Yann Chateigné, ce rendez-vous est l'occasion de mieux cerner la singularité de leurs approches.

 

Si Vincent Lamouroux et Karina Bisch utilisent des échelles et médiums radicalement différents, leurs travaux comptent de multiples points de convergence, parmi lesquels :

  • un intérêt très marqué pour la géométrie. Chez Karina, qui n’hésite pas à la considérer comme «sexy», sont aisément observables des références à l’art de la modernité, chez Vincent, à celui des années soixante.
  • une relation de connivence avec le quotidien ; c'est-à-dire avec l’architecture, les arts appliqués, le design, la science-fiction…
  • ainsi que des positions historiques et théoriques, découlant des deux précédents points et aboutissant, après la longue histoire de la modernité puis de la post-modernité, à une redéfinition des arts plastiques. De manière ludique, et sans nostalgie aucune, les deux artistes dressent des inventaires formels très personnels où ils dévoilent leur intérêt commun pour les grands vecteurs issus des utopies et de la société de consommation.


Karina Bisch, « Geometric Final Fantasy » (réf. à un célèbre jeu vidéo)

Première étape du parcours : la confrontation avec le paravent des Géants (2005), un imposant polyptique de 280 x 120 cm. Dessus sont repris — avec des morceaux de feutrine collés sur de la toile de jute — quatre dessins de mode du Futuriste italien Giacomo Balla (1871-1958). Mises à plat, puis collées, les formes vestimentaires — conçues pour la vie de tous les jours — jaillissent de manière cubiste, voire quasi-abstraite Inhabituel, le mode de présentation nous remémore les papiers collés cubistes et nous interroge efficacement sur leur portée artistique.

Dissimulée par le paravent, la sculpturale théière Teapot (2005) réinterprète, en bois et plâtre vernis, les formes du récipient en céramique designé, dans les années vingt, par Kasimir Malevitch. Constatant un léger défaut dans ce bel objet arts and crafts — le couvercle qui ne s’emboîte jamais —, Karina se plait à le souligner avec malice et à marquer sa non fonctionnalité ; lui donnant, par la même, des allures d’«architekton».

Dans le second espace, Karina expose trois tableaux, peints d’après des photographies et des croquis qu’elle assemble assidûment dans ses calepins personnels. Il est possible d'y décourvrir des éléments du quotidien — souent insignifiants à la masse — mais susceptibles d’intriguer les plus curieux : des façades d’immeubles à la fois colorées et abstraites, des scènes de manga, des reproductions d’œuvres plus ou moins célèbres…

Enfin, amarrée aux sol et plafond, la structure en bois et métal Nunchakube (2005) reprend les formes de l’arme asiatique à trois branches. Elément récurrent dans son travail, le cube — la forme minimale, quotidienne et pourtant la plus éloignée du réel — n’est jamais représenté de manière parfaite, lisse. Soit il est ramolli, soit il dégouline de plâtre, soit encore il semble avoir des difficultés à tenir sur place…

 

Vincent Lamouroux, « Grounded »

A son arrivée au Crédac, l’artiste constate qu’il dispose d’un espace fort contraignant : souterrain, aveugle, et en légère déclivité. Très vite, il songe à différencier deux niveaux à l’aide d’une immense horizontalité et formule le désir de travailler sur le motif de la grille : une méthode d’ajournement, mais également un clin d’œil à l’architecte américain Buckminster Fuller (1895-1983) — concepteur de l'admirable structure métallique de la Géode —, ainsi qu’au film de science-fiction Rollerball.

En réaction à ses précédentes réalisations — très souvent, de faux planchers en contre-plaqué, au relief très accentué et sur lesquels le public se retrouve déstabilisé —, il décide de ne rien disposer au sol. L’œuvre doit, avant tout, être aérienne.

Tout comme au Mamco (où, dans le cadre de «Connexions», visible jusqu’au 15 janvier 2006, il présente Escape, un anneau sinueux, long de 134 m, évoquant tout à la fois les grands huit et les rampes de flipper), Vincent imagine une structure in situ, tridimensionnelle et dotée d’une imposante ossature.

Avec une démarche éloignée de celle d’un décorateur, il ne cherche pas tromper le visiteur : tous les matériaux sont laissés bruts et sont aisément reconnaissables : du bois (standard, économique et léger), des connecteurs métalliques et une bande de peinture noire acrylique. Souhaitant entrer en compétition avec les modèles dominants — notamment l’architecture et le design —, il espère que ses interventions inciteront les visiteurs à différemment parcourir les espaces.


Commenter cet article