Publié par Caroline Pillet

Citée à de multiples reprises comme une artiste postmoderne, Cindy Sherman poursuit son œuvre photographique depuis plus de trente ans sans jamais se répéter. A la vue de la cohorte d’admirateurs qui s'empressait autour d'elle le soir du vernissage de sa rétrospective au Jeu de Paume, fort est de constater qu’elle est indéniablement devenue une « star ». 

 

Depuis les années soixante, le primat du sujet, maître et penseur de l'univers, est remis en cause par les tenants d'une approche plus éclatée, plus déconstruiteles proches du courant de la « french theory » (Foucault, Deleuze, Derrida, etc.). Comme l'écrit David Halperin dans Saint Foucault : « Leur formation intellectuelle était anti-humaniste. Ils étaient influencés par le structuralisme, la sémiotique, la déconstruction, la psychanalyse, l'analyse des discours ; pour eux, ce n'étaient pas les sujets individuels qui produisent et déterminent le sens, mais les structures sociales et les systèmes de signification. » (1)

Ce rappel théorique a un sens quand on s'intéresse à Cindy Sherman. L’artiste déconstruit, en effet, l'identité aux travers de mises en scène elles-mêmes jamais identiques. Le plus souvent, Cindy est son propre modèle, à  moins qu'elle ne cède aux prothèses, poupées et masques en tous genres le premier rôle. Ses mises en scène interrogent justement ce primat du sujet et ses représentations ; par exemple, celles liées (nous pourrions même dire nouées) au statut de la femme, aux fantasmes qu'elle suscite ainsi qu’aux autres projections masculines. 

Les premières séries de Cindy Sherman sont particulièrement connues. Dans ses « Untitled Film stills » (années 70), l'artiste se met en scène dans la peau de différentes héroïnes de films. Les photographies, en noir et blanc, ressemblent à des photos de tournage. Le décor y est imposant, la mise en scène précise, l'esthétique léchée.


Le parti pris de cette rétrospective est un parcours chronologique destiné à mieux repérer « à la fois la grande cohérence interne et les évolutions successives » du travail de l'artiste, comme le signale Régis Durand, l'un des co-commissaires (2). Et cela fonctionne. Ce qui fascine chez Cindy Sherman, c'est bien que se mettant en scène depuis longtemps, elle ne perd pourtant pas la pertinence de ses débuts. Bien au contraire. Des stéréotypes de la femme mise en scène dans les « Untitled Film Stills » aux prothèses monstrueuses des « Fairy Tales » (1985), en passant par les corps démembrés des « Civil War Pictures », (1991-1992), son travail se renouvelle sans cesse en posant de manière simple mais profonde de dérangeantes questions.


Son œuvre photographique trouble, perturbe, met mal à l'aise. Un sentiment qui naît de cette étrange alchimie entre monstruosité des modèles et beauté du résultat photographique. Baudelaire, au XIXème siècle, n’évoque t’il pas la beauté d'une charogne ?


L'œuvre de Sherman amuse aussi, comme cette série de portraits singeants ceux de la Renaissance italienne, les « History Portraits » (1989-1990). Ils possèdent un côté rabelaisien et leur installation dans l'exposition est particulièrement réussie : occupant tout un mur, ils surplombent le spectateur comme une galerie d'ancêtres que l'on préférerait oublier.


Alors qu'elle se demandait comment faire de l'art après le 11 septembre, les clowns qu'elle photographie à cette époque lui apparaissent comme une réponse possible. Cette série est révélatrice des thèmes travaillés depuis des années par l'artiste. Ces clowns sont à la fois drôles et inquiétants. Ils semblent nous inviter à un carnaval macabre. Et n'est-ce pas d'ailleurs le propre du carnaval ? Cette fête où, pour un jour, les hiérarchies sociales sont abolies. Fête qui a pour origine les Lupercales romaines
qui assuraient le départ d’une nouvelle année et symbolisaient l’intrusion du monde sauvage dans le monde civilisécelle du désordre dans la vie réglée, celle du monde des morts dans celui des vivants.

Masques, prothèses, corps démembrés, grotesques, stéréotypés, monstrueux, corps mutilés et effrayés, les différents moi de Cindy Sherman sont éclatés et déconstruits, interrogeant ainsi ce qui constitue l'humain sans pour autant donner une réponse définitive.



Le catalogue


L'ouvrage est une monographie qui rassemble toutes les œuvres de l'exposition soit plus de 250 reproductions, présentées par séries de manière chronologique. A chaque série s'ajoute un petit texte de Régis Durand, commissaire de l'exposition. Deux essais généraux de Laura Mulvey et Jean-Pierre Criqui analysent le travail de l'artiste. La conception de ce catalogue est inhabituelle et très réussie. Elle laisse en effet la part belle aux œuvres ;
la qualité des reproductions photographiques permet d'avoir une réelle connaissance de l'œuvre de Cindy Sherman. Pas de préface, les textes se trouvant à la fin de l'ouvrage.

(1) David Haleprin, Saint Foucault, Epel, Paris, 200, p12. Quand Halperin évoque l' « anti-humaniste », il nous signifie que le sujet n'est plus au centre.
(2) Commissaires de l'exposition : Régis Durand et Véronique Dabin

Quelques liens :
Site de Cindy Sherman
Site du Jeu de Paume
Fiche du Jeu de Paume

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