Publié par Jean-david Boussemaer

Rencontre avec Jean-Luc Moulène en compagnie de Catherine Millet, écrivain et directrice d’Art Press, et Régis Durand, directeur du Jeu de Paume.
 

Depuis sa présentation au Centre National de la photographie en 2003, Jean-Luc Moulène a produit de nombreuses œuvres dispersives. L’exposition - proposée par le Jeu de Paume - tente de synthétiser ces nouveaux apports. Tour rapide du lieu : la première pièce est articulée autour du corps, la suivante autour des règnes animal et végétal (documents poétiques comme « Pierre germée »…). Un peu plus loin, le visiteur découvre une salle de dessins (préparatifs aux photos) et une autre sur des objets (trouvés dans la rue ou dans les boutiques, puis photographiés sur un fond neutre : sandale, ongles, boîtes de conserve…). Il arrive ensuite dans la salle panoptique (treize photos de prostituées nues dont le regard converge vers nous) et termine son parcours dans la « salle des personnes » (Jeanne Balibar…).

Pour documenter cette exposition, Régis Durand réalisa trois entretiens avec Jean-Luc Moulène. Ce média fut privilégié au catalogue - considéré dans de nombreux cas comme inutile (très souvent, il est cher et mal diffusé). Réalisés mensuellement, ils nous fournissent des indication sur le processus de l’exposition. Le premier est, en partie, axé autour de l’idée de « centralité des institutions de l’Etat ». Nous y découvrons également des réflexions sur le langage (très important dans la démarche de l’artiste) et l’obscénité (avec des fragments de textes de Bataille…).

Pour Catherine Millet, la salle centrale est de loin la plus attractive. Les photos des « Filles d’Amsterdam » ne sont guère rattachables à une quelconque production antérieure : elles ne sont ni pornographiques (bien que ?), ni érotiques, ni froides (comme l’imagerie médicale). Peut-on les rattacher à la photo plasticienne ? La réponse n’est pas évidente... En tous cas, elles sont séduisantes et jouent avec notre sensibilité. L’artiste nous place dans une situation de dualité : allons nous regarder le visage ou le sexe de ces femmes (volontairement placés au même niveau par l’artiste) ? Trouble qui nous amène à nous poser des questions d’ordre moral : comment regarder ces photos ? Comment les autres visiteurs vont-ils percevoir mon attitude ? Si certains groupes ont du mal à s’approcher des photos (ce fut par exemple le cas avec un groupe d’étudiants en économie qui resta longtemps au centre de la pièce), d’autres visiteurs opèrent un véritable chemin de croix, regardent intensément les corps, sont perturbés par les cicatrices…

Pour Jean-Luc Moulène, cette série pose une question cruciale : est-ce qu’un corps peut-être un produit ? Sans chercher à provoquer ou choquer, l’artiste tente - à travers un réalisme de type travail documentaire - de nous montrer une certaine violence quotidienne (loin de celle organisée et qui mène à la barbarie).

Toujours selon Moulène, les treize portraits grandeur nature produisent une « présence spirituelle » (découverte lors de l’accrochage). Assez proches des figures primitives, ces corps introduisent un « sacré parfaitement laïc ».


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