Publié par Jean-david Boussemaer

 Dans son ouvrage pédagogique L’art contemporain mode l’emploi (Éditions Filipacchi), la journaliste et critique Élizabeth Couturier propose au grand public un ensemble de repères et de clefs de lecture. Avec pertinence, elle aborde des questions basiques exigeant des réponses complexes. Le but : lutter contre le dédain envers l’art contemporain présent chez une grande partie du public instruit.

Pas toujours évident à comprendre - car remettant en question les acquis, posant un regard critique, déclenchant des sentiments extrêmes et étant doté d’un fort pouvoir philosophique (idée de Danto)… - l’art contemporain est souvent dénigré. Beaucoup lui reprochent d’être élitiste, obscur, provocateur... A qui la faute ? Selon Élizabeth Couturier, à tout le monde : aux spécialistes (qui pour épater le public emploient un jargon prétentieux), mais également aux artistes (qui font croire à un art sans filiation) et au public français (très frileux depuis la seconde guerre mondiale).

En tant que responsable de l’Espace Paul Ricard, Colette Barbier se félicite de l’affirmation et de la pérennisation des cultures actuelles dans ses locaux. Lieu de mécénat principalement dédié à l’art contemporain (huit expositions par an, des cycles de rencontres…), l’Espace mène de nombreuses collaborations fructueuses avec des galeries (de Multiples…) et des lieux publics. Dans la lignée de son fondateur Paul Ricard – ancien élève des Beaux-arts, artiste et fondateur d’ateliers de création – la société accompagne depuis une dizaine d’années de « jeunes artistes en devenir ». Le but : donner une image moderne du monde qui nous entoure (les artistes sont aux yeux de Colette Barbier les mieux placés pour nous la donner) et toucher un très large public (même la jeune génération). Jusqu’à présent, aucune censure n’a été opérée par le groupe.

Le graphiste Gilles Drouault - co-directeur (avec l’artiste Mathieu Laurette) de la très petite Galerie de multiples (48, rue de Montmorency - 3ème) – tente de remettre au goût du jour les multiples. Certes passés de mode dans les galeries (dans les foires d’art contemporain, ils sont souvent isolés dans des carrés ‘éditions’), ils restent toujours très pratiqués par les artistes et méritent d'être encouragés en tant qu'oeuvres d'art à part entière.
Le prix moyen d’un multiple est de 350 euros ; quelques uns sont accessibles dès 50 euros, les plus chers sont proposés à 2500 euros. Constat : le faible prix ne suffit pas à démocratiser l’art. Par contre, il rend les œuvres plus accessibles au public séduit par l’art contemporain.
Les deux galeristes sélectionnent les œuvres de manière objective; c'est-à-dire en fonction de leur qualité intrinsèque – ils privilégient avant tout des œuvres qui pourraient marquer l’Histoire de l’art. Tantôt, faisant appel à des artistes connus (Buren, Claude Lévêque…), tantôt à des créateurs moins médiatisés, ils réussissent à s’autofinancer et à régulièrement proposer des expositions ambitieuses. Celle en cours - « Laßt Blumen sprechen /Laissez parler les fleurs » (phase de Beuys) – met en scène des œuvres à base de fleurs vivantes. Parmi les artistes retenus : Miriam Böhm, François Curlet, Marie Denis, Michel François, Guillaume Leblon, Edit Oderbolz, Gyan Panchal, Bojan Sarcevic et Elisabeth Westerlund.

Benoit Heilbrunn, sémiologue et professeur de marketing (ESCP-EAP), évoque une « porosité des espaces symboliques » : l’art, la marchandise et l’entreprise lui semblent entrer dans une porosité croissante. A une époque où le marketing semble ne plus rien avoir à dire, les décideurs misent sur d’autres notions, telles que le « plaisir » et l’ « esthétisation ». Les deux personnalités qui ont le mieux compris cette évolution : le designer Stark et le photographe Toscani (Benetton).
Contrairement au monde anglo-américain, la société française a encore du mal à considérer la marchandise comme esthétique et à comprendre que l’on peut faire de l’argent avec de l’art. Progressivement, les choses évoluent : Channel ressort des sérigraphies de Warhol…
Actuellement, nous tendons vers une dangereuse instrumentalisation de l’art par le marketing ; nous dérivons vers un « totalitarisme des marques ». Ex. une étude aux Etats-Unis a récemment révélé que ces dernières années les noms de marque avaient été multipliés par quinze dans les romans américains (personne n’ignore les contrats passés entre certains écrivains et de grosses marques…). Le rôle de l’art contemporain est de faire contrepoids à ces dérives (de manière critique). S’il ne le fait pas, il sera inéluctablement absorbé…

Commenter cet article