Publié par Jean-david Boussemaer

Jota Castro (né au Pérou en 1965) ne se revendique « artiste » que depuis cinq ans. Après un doctorat de sciences politiques, il se lance dans la diplomatie et intègre l’ONU ; où il s’occupe tout particulièrement des situations de guerre. Saisi d’un profond dégoût, il décide de fuir cet univers pour se consacrer exclusivement à l’art, un milieu qu’il connaît particulièrement bien : depuis sa jeunesse, il pratique le dessin (…) et réussit à s’attirer la sympathie de nombreux artistes tels que Jean-Michel Basquiat, Felix Gonzales-Torres…

 

Organisée le soir du vernissage, la performance Discrimination Day évoque les problèmes de racisme dont toute personne de couleur est victime un jour ou l’autre. Jota Castro explique avoir personnellement vécu cette situation en 2004 à son retour de la Biennale de Gwangju (qu’il venait de remporter…). Une fois débarqué à l’Aéroport Charles de Gaulle, il dut attendre pendant quinze heures, connut les insultes…
La performance prit comme point de départ une blague absurde : quel est le record de gens de couleur que l’on puisse avoir dans un musée ? « Cocasse » selon l’artiste (chacun appréciera…), elle consista à placer les 'Blancs' dans une situation de ségrégation : ils étaient dévisagés, fouillés, devaient faire la queue (certains l’ont faite pendant une heure)… tandis que les « gens de couleur » étaient conviés à passer devant les autres et étaient salués chaleureusement. Une vidéo – présentée à l’entrée - témoigne de la réaction des gens présents : beaucoup restèrent passifs, quelques uns se plaignirent, d’autres préférèrent quitter les lieux...

Tartulia de autista est une installation invitant le public à franchir un lourd rideau de chaînes (élément récurrent dans le travail de l’artiste) – puis à confortablement s’asseoir pour contempler une vidéo. Celle-ci nous montre la réaction de l’artiste face au suicide de son meilleur ami : de manière thérapeutique, il brise avec un pilon 400m² de glace au sol pour faire son deuil.

Torino Junknews évoque le goût de l’artiste pour le mouvement turinois de l’Arte Povera (détestant son père, collectionneur de Pop Art, le jeune Jota Castro se tourna naturellement vers ce courant beaucoup plus social). Lors de l’un de ses voyages à Turin, il eut l’occasion de rencontrer Mario Merz. Il lui vint alors l’idée de jeter dans des sacs poubelles les feuilles de journaux qui ne lui plaisaient pas. Le petit néon tortillé - utilisé pour fermer les sacs - peut être vu comme un hommage rendu au ‘maître’ italien – mort quelques jours après leur rencontre (novembre 2003). A noter : il existe trois versions de l’œuvre (une pour chacune de ses galeries) : les sacs peuvent être noirs, gris ou transparents.

De manière provocatrice, Jota Castro nargue le manque de démocratie et le racisme ambiant aux Etats-Unis. Au centre de son espace, une cellule en grillage métallique pour deux adultes - de la taille des geôles de Guantanamo, sans murs, ni protection - dénonce le rejet de la Convention de Genève par les autorités américaines. L’artiste voulut y faire donner une performance : s’y enfermer pendant douze heures, mais y renonça. A proximité, il suspendit vingt-et-une cordes au plafond - reprenant les seize nœuds couramment utilisés pour pendre les condamnés. Cela, pour illustrer strange fruit, la célèbre chanson de Billie Holiday évoquant les « arbres aux fruits étranges » (fruits que ce sont des noirs retrouvés pendus dans les arbres, aux USA dans les années 30-40).

Au fond de l’exposition, une petite pièce plongée dans le noir, avec trois mots écrits à l’aide d’ampoules : Liberté, Egalité et Fraternité (note : l’aspect de cette écriture lumineuse rappelle l’esthétique des clips et donne un caractère absurde à ces mots). Lors de la soirée de vernissage, Jota Castro plaça un imposant vigile devant la porte, interdisant l’entrée de la salle aux ‘Blancs’. Toutes les vingt minutes, celui-ci s’absentait pour fumer une cigarette et les visiteurs ‘blancs’ tentaient de franchir l’interdit. Scénarisé, le retour du gardien était prétexte à de bruyantes scènes d’éjection…

Avant-dernière zone de l’exposition (sur 100m²), une série de tourniquets : métaphore des barrières que l’on doit franchir pour avancer dans la vie. Sur le mur du fond, un poème écrit en onze vers et sept langues (celles maîtrisées par l’artiste), traitant du malaise que l’on ressent lorsque l’on a plusieurs cultures. Sur les deux autres murs, trois cents photocopies de photos de personnes qui l’ont marquées (note : la photocopie fait référence au manque d’argent qu’il avait lorsqu’il était étudiant et à l’impossibilité de se payer des livres). D’un seul coup, chaque sous-verre a été brisé et les débris ont été disposés le long des murs (métaphore du danger selon l’artiste). Parmi les gens représentés : beaucoup de footballeurs, de philosophes, quelques hommes politiques non alignés (Nasser, Tito…), des Français célèbres (Mitterrand…), des Péruviens, des artistes (Boetti, Paolini, Carl André, Sol Lewitt…), ses parents…

La dernière salle est encore vide. Le 23 février, elle accueillera des œuvres de petit format, commissionnées par Jota Castro dans le cadre de la « Biennale de l’Urgence ». Imaginée il y a à peine 15 jours, cette expo se pose en riposte à la très médiatique Biennale de Moscou, à laquelle Jota Castro refusa de participer. Tout comme lui, soixante artistes de renom – Adel Abdessemed, Francis Alÿs, Blue Noses, Mathieu Briand, Cao Fei, Jimmie Durham, Huang Yong Ping, Gabriel Kuri, Gilda Mantilla, Oda Projesi, Damian Ortega, Sarkis, Nedko Solakov, Rirkrit Tiravanija, Wang Du, Yang Fudong (...) – décident à travers leur art de s’insurger contre le pouvoir moscovite, coupable d’atrocités et de centaines de milliers de morts en Tchétchénie. Par la suite, les œuvres devraient voyager en avion jusqu’à Groznyï, donner naissance à une exposition d’art contemporain dans un lieu tenu secret (là-bas, tout rassemblement de plus de six personnes est interdit) et former une amorce de fonds d’art dans cette république martyre.


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