Publié par Jean-david Boussemaer

Dans le cadre des « Entretiens sur l’Art », la critique Catherine Francblin convie Catherine Grenier, conservatrice au centre Pompidou, et Luciano Fabro à aborder ensemble la notion de ‘Mémoire dans la création artistique'.


L
e travail de Luciano Fabro (né en 1936 à Turin) – l’un des six membres fondateurs de l’Arte Povera (mouvement créé en réaction au Pop Art en 1967 et qui prit fin en 1972 avec l’exposition de Munich) – est essentiellement axé autour de deux notions : l’Histoire et la mythologie. Selon lui, la principale tâche du poète est l’enseignement (tout comme les fables du passé). L’artiste doit savoir passer au-delà de la matière et considérer sa production comme un ensemble d’œuvres issues de l’intériorité. Le passé et le futur lui semblent appartenir au présent : il n’y a pas de mémoire vers le passé, mais une mémoire qui crée le présent. A une époque où l’on ne faisait plus d’objets, ni de représentations, il ne renonça à aucun des deux. Autre caractéristique de son art : l’emploi de la couleur, considérée comme propice à la séduction.


A travers un diaporama, Fabro donne des clefs de lecture sur quelques unes de ses oeuvres marquantes.

1°) Exposé lors de la deuxième manifestation de l’Arte Povera, Felce est une référence à la Nature et à la Culture. L’œuvre se présente sous la forme d’un mémorial en plomb, contenant des fougères vivantes et clos par une paroi en miroir. Fabro explique que notre œil ne prend jamais directement conscience des choses. En créant son langage, l’artiste se charge de la communication (« un passage d’énergie ») entre les hommes et la nature.

2°) Dans le cadre d’une commande publique norvégienne, Fabro fut invité à produire une œuvre dans une île visitable uniquement 15 jours par an (une réserve d’oiseaux). A son arrivée, tous les habitants pensaient qu’il allait produire une sculpture de morue. Cette idée le rebuta et il conçut Nido, un monument pour les oiseaux (cf. image).

3°) Pour la PicassoPlatz (1994, Bâle), Fabro imagine le Jardin Italien : un champ de tiges de pierre comparables à celles utilisées dans les vignobles suisses (à cette époque, il n’y en avait déjà plus à Bâle), placées devant un bosquet d’arbres. Sur le sol, étaient dessinées les étoiles visibles de l’hémisphère sud - ce qui provoquait un effet de transparence. L’artiste reconnaît avoir, à certains moments, des pulsions, difficilement contrôlables et qui posent beaucoup de questions ouvertes. Il nous fait également remarquer que lorsque nous touchons à la Nature, on tombe sur des problématiques attenant au Temps.

4°) Les Baigneuses (1993, Parc de sculptures de Middelheim, Anvers, Belgique) est une sculpture composée de quatre blocs de marbre, de taille humaine, en partie immergés dans un lac (cf. photo).

5°) L’Expiré (1968-973, atelier de l’artiste) est un gisant en marbre, un corps sous un linceul en train de disparaître au niveau du torse. Allégorie du Temps, le voile a gardé l’empreinte, c'est-à-dire le volume du corps. L’œuvre entre dans la lignée de la sculpture médiévale tout en étant traitée avec une manière très personnelle. Intéressé par les phénomènes de tension, Fabro imagina un nouveau style de drapé, non réaliste et géométrique.

6°) Conçu pour décorer une fontaine du Bernin, Io (1978, Rome) est une cavité ovoïde dont l’intérieur porte l’empreinte du corps de l’artiste, en position fœtale, et fut dorée pour donner une plus forte impression d’espace. L’œuf repose sur un lit en pâte à pain – une ‘matière vivante’ évitant le traditionnel aspect morbide des fontaines (cf. photo).

7°) Habitat est un petit lieu dans lequel on se sent bien. De chaque côté, l’espace est délimité par d’épaisses cloisons, plus hautes que le corps humain et recouvertes de feuilles de papier agrafées. Au sommet, un maigre plafond repose sur des tiges métalliques.

8°) Fabro conçut une quinzaine de Pieds (1968-72), des sculptures en deux parties : un lourd pied - en verre, en marbre ou en bronze - surmonté d’une tige enroulée dans du tissu et apparaissant comme beaucoup plus légère. Selon le regard qu’on leur porte, les Pieds peuvent être vus comme des détails de statues antiques ou comme des arbres.

9°) A de nombreuses reprises, Fabro fabriqua des sculptures à partir de formes d’états qu’il apprécie : une quinzaine d’Italie (dont une dorée – cf. photo), des Allemagne, une Belgique, une France… Ces œuvres sont perçues par l’artiste comme des plaisanteries (elles ne furent pas toujours bien appréciées lors des expositions).

10°) Soleil est un bloc de marbre présentant une succession d’étoiles de neuf à trois pointes. Véritable tourbillon d’étoiles et reflet perpétuel, l’oeuvre donne une impression de « fragmentation » et correspondant à une volonté d’occupation d’espace.


 

Catherine Grenier prend ensuite la parole pour fournir quelques approfondissements philosophiques sur les différents types de « mémoire » abordés par l'artiste tout au long de sa carrière.
 

L’œuvre d’art actionne le mécanisme de la mémoire. Expérience physique – et non pas concept passif – cette dernière désigne le temps présent qui récapitule le passé et qui nous permet de comprendre le monde qui nous environne. A noter : le phénomène de symétrie est toujours faussé puisque la mémoire ne reproduit jamais fidèlement l’événement. Elle n’est ni le souvenir d’une première image, ni d’une seconde mais quelque chose d’intermédiaire (comme un reflet sur l’eau, une image trouble du réel), une projection intellectuelle. « Se souvenir » correspond à une volonté de définition, utile à la compréhension du monde (tout comme l’œuvre d’art). Le corps est le lieu dans lequel la mémoire s’exprime. Dans le travail de Fabro, cela est particulièrement perceptible dans ‘Io’ et dans la série des ‘Habitats’. Parfois, elle introduit l’ « Irrationnel ». L’imagination est très présente dans l’œuvre de l'artiste : cf. la série des ‘Pieds’ (des objets fantastiques parlant à la mémoire, au-delà de la Raison).

Commentaires sur divers registres de mémoire :
- La « mémoire tellurique » mettant en correspondance notre petit monde personnel avec celui beaucoup plus grand de la Nature et du Cosmos (les étoiles…). Dans l’œuvre de Fabro, on peut observer des mises en relation avec l’Antiquité (cf. la série des Pieds’), avec l’architecture de la Renaissance…
- La « mémoire de la Modernité » (cultivée, culturelle) : cf. les commentaires de Fabro sur Duchamp, sa référence aux Baigneuses
- La « mémoire de la Tradition » (artisane, de la main) : l’Art harmonise des expériences qui d’habitude ne se croisent pas – il tisse notamment une résille entre l’artisan et l’artiste.
- La « mémoire de l’Enfance » : réf. à sa mère couturière pour la série des « Pieds », aux femmes séchant leurs draps… Le travail de Fabro ne contient que très peu d’éléments autobiographiques ; mis à part une pièce langagière (un essai de film composé d’une vingtaine de sketchs - original aujourd’hui disparu).
- La « question de l’Origine » : l’art ne doit pas intervenir dans l’Histoire de la Société : l’art ne doit pas être socialisateur mais est appelé à transformer la société en profondeur dès la source des événements. L’œuvre est un outil qui nous ramène à l’origine.
- Le rappel allusif de la mort. Ex. Fabro imagina Memento Mori, un lieu de mémoire avec des blocs de cristal pour différentes victimes de la Société.
- L’ « impossibilité de la mémoire ». Abordant le phénomène des trous de mémoire, Fabro mit au point les « Computers », des formes impossibles à retenir (à sa sortie de l’expo, le public ne garde que la mémoire de l’événement).
- L’idée de « Rétrospective » (en 1996 à Pompidou). Après maintes hésitations, Fabro accepta l’idée parce qu’il la considérait comme particulièrement utile pour appréhender son travail et mieux situer ses œuvres du passé dans le présent.


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