Publié par Jean-David Boussemaer


Le « joueur-menteur-bonimenteur » Nicolas Giraud (né en 1978 à Paris) a reçu, en 2006, les félicitations du jury lors de la soutenance de son Dnsap - diplôme de cinquième année. À l’occasion de l'exposition « Cadrage -> Débordement », il présente 5 pièces sculpturales techniquement remarquables ; il n'en fallait pas beaucoup plus pour aiguiser notre curiosité.
 

J-D. B. : Vous avez brillamment réussi votre examen de fin d'études. Pouvez-vous nous expliquer comment cela s'est déroulé et ce que vous avez ressenti à l'annonce de ce résultat ?


Nicolas Giraud : L'examen s'est très bien déroulé, j'ai fait le choix d'une présentation « généalogique » correspondant à ma façon de travailler, de progresser d'un projet à un autre. Dans un premier temps, j'ai laissé aux membres du jury le soin d'observer afin d'éviter les projections trop rapides. Je voulais qu'ils se fassent d'abord une idée personnelle de ce qu'ils jugeaient, vierge de toute interprétation de ma part. Ils ont joué le jeu et ma présentation en a été facilitée. La conversation était agréable, peu protocolaire et les questions taquines m'ont permis de rebondir sur des aspects qui m'intéressaient.

À l'annonce du résultat, il n'y a pas eu d'effusion de joie. J'étais plutôt surpris par la tournure naturelle qu'avait prise l'entretien et les commentaires qu'on me faisait.


Comment qualifieriez-vous vos années passées à l'Ensba ? Qu'avez-vous appris au contact de Vincent Barré ? Comment se passe l'apprentissage dans son atelier ?

J'ai choisi l'atelier de Vincent, sans connaître son travail de sculpteur. J'avais quelques exemples de sa pédagogie, mais mon choix, de toute façon, se portait davantage sur les conditions et l'ambiance de travail dans l'atelier. J'ai beaucoup appris à son contact notamment par le biais d'initiatives qui nous engageaient à l'extérieur des Beaux-Arts (en Inde, dans le Loiret, la banlieue parisienne...). Elles m'ont permis de me poser concrètement la question de l'exposition de mon travail, de préparer et de participer à des projets collectifs et parfois publics, de me confronter à d'autres regards et plus généralement de « faire rentrer le métier ». Je ne peux pas vraiment dire, de manière impersonnelle, comment se passe l'apprentissage dans l'atelier de Vincent Barré. Il soutient et stimule beaucoup (ce qui est agréable). Je lui suis aussi très reconnaissant d'avoir fait preuve de retenue à certains moments, de m'avoir laisser digérer tout seul mes expériences et mes doutes. Plus globalement, l'apprentissage à l'Ensba va dans ce sens. Le cursus repose essentiellement sur des choix très individuels, bien qu'il existe aussi une dimension plus ou moins communautaire dans les ateliers. Au départ, ce qui peut sembler déroutant est en réalité une grande vertu ; cela permet d'expérimenter librement et d'assumer des choix personnels. J'ai profité de beaucoup d'opportunités offertes par ce cadre et je ne peux que considérer cette école comme une chance inouïe de moyens, de rencontres, de transmission de savoir-faire et d'expériences. Je qualifierais donc ces années de riches et foisonnantes.


Comment vous définissez-vous maintenant que vous avez quitté l'école ? Que représente pour vous le terme d' « artiste » ?

Je n'aime pas trop me définir par un terme, mais puisqu'il le faut, le plus pratique administrativement est « plasticien », le plus technique « sculpteur », le plus proche des faits « joueur-menteur-bonimenteur » et le plus ambigu « artiste » parce qu'un peu fourre-tout et débordant d'images préconçues. Je n'ai rien contre ce terme, disons que la situation et le travail me semblent plus importants que leurs dénominations.
 

A l'occasion de l'exposition « Cadrage -> Débordement », vous présentez diverses sculptures en grès porcelainiques, élastomère, acier... ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ces pièces ?

Dans cette exposition, je montre cinq pièces (dont trois groupes) réalisées à des moments différents et liées entre elles mais pas forcément au même titre (selon qu'il s'agisse, par exemple, de l'origine des matériaux, de références qui leur sont associées, de la méthode d'élaboration ou d'une intention iconographique préexistante...). Un groupe comme « Mithridatisation », qui se présente comme un roncier en acier galvanisé, comme une nuée linéaire et envahissante et que je considère en partie comme une digestion de l'objet coercitif qu'est la barrière mobile de sécurité (dite barrière Vauban), son matériau d'origine. Par cette origine publique, ce groupe peut être lié aux « carapaces » de « la plage abandonnée », réalisées à partir de chaises d'école. De même, on pourrait lier le caractère domestique et empreint du corps de la « fonction chaise » avec celui des objets en grès sanitaire, matière qui est le témoin de nos hygiènes quotidiennes. J'utilise encore pour "Faut pas pousser » des profilés en élastomère qui, dans les maternelles, protègent les enfants des objets contondants comme les radiateurs.

Je tisse ces liens à titre d'exemple. En réalité, je ne tiens pas beaucoup à verbaliser la présentation de mon travail, je ne veux pas brouiller l'expérience physique des sculptures avec trop d'information ou d'interprétation. Je cherche souvent un résultat ambigu dans lequel peuvent se croiser les métaphores et les associations d'idées. Je tente, sur un registre plutôt urbain, de mêler l'intime et le public, les références fonctionnelles et les transformations poétiques. Mes sculptures découlent souvent de la mise en place de « règles du jeu » autour de la répétition, de contraintes qui sont à leur tour perturbées par les surprises, les « erreurs », les exceptions nées directement dans la réalisation. Par exemple dans un groupe comme « Popopost », le jeu entre les différents trous dans le grès des objets m'est apparu assez tardivement, à la suite de nécessités techniques liées à la coulée et à la cuisson des pièces. Initialement prévus en porcelaine, ces mêmes objets ont par ailleurs acquis un caractère très standardisé (ce qui, là, me plaisait beaucoup).


Quels sont les aspects de la création qui vous attirent le plus ? Et quels sont les principaux axes de votre recherche actuelle ?

Le caractère gratuit de la création artistique et l'expérimentation sont les aspects qui m'intéressent le plus. Je considère comme un privilège cette position qui permet d'aborder le monde d'une façon aussi libre que partiale. Comme je l'ai évoqué dans la réponse précédente, chaque projet est lié aux travaux précédents et souvent de manière inconsciente. Je cherche donc maintenant à poursuivre le chemin que j'ai essayé de tracer, sans m'interdire les bifurcations et les allers-retours.

Pour l'instant mes axes de recherche sont sensiblement les mêmes. Je continue à chercher un langage plastique entre le géométrique et l'organique, à cultiver le travail et les collaborations pour y dénicher des surprises. Je m'intéresse de plus en plus aux images scientifiques et m'oriente pour le moment vers la production d'objets plus petits et plus intuitifs. Je poursuis aussi des projets d'animation qui n'ont jamais été finalisés.
 

Espérez-vous faire carrière comme artiste ? Avez-vous des projets en cours ?


Bien entendu, je souhaite continuer mon travail artistique. Aujourd'hui, l’objectif est d'établir un équilibre entre les nécessités lucratives-alimentaires et les moyens de poursuivre et de développer ma pratique de la sculpture. Je prépare actuellement d'autres expositions, mais ma principale préoccupation reste de trouver un lieu (collectif) de travail et de stockage.


Etes-vous déjà représenté dans une galerie ?

Je ne suis pas représenté par une galerie. Vous savez sans doute comme moi que les démarches pour en trouver sont pour le moins... indirectes. J'ai établi quelques contacts à l'occasion de cette exposition, la balle est dans mon camp...


Avez-vous un site Internet ? Quelle est votre position face à cet outil ?

Je réalise la nécessité de pouvoir montrer mon travail sous d'autres formes mais la dimension "arrêtée" de l'archivage ne me stimule pas beaucoup. J'attends peut-être d'avoir plus de matière.


Article initialement publié sur Art and You, 27 juin 2007



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