Publié par Jean-David Boussemaer


Du 6 au 23 juin 2007, la galerie nomade Arts Factory présente, à l'Espace Beaurepaire, un ensemble de trente-quatre dessins inédits de Daniel Johnston. Spécifiquement exécutés pour le premier cahier de la collection « En marge », ceux-ci reflètent parfaitement bien l'univers décalé de son auteur qui a bien voulu répondre à nos questions, lui qui se fait si rare. Portrait.
 

Né le 22 janvier 1961 à Sacramento (Californie), Daniel Johnston est le cadet des cinq enfants d'une famille de chrétiens fondamentalistes. Dès son plus jeune âge, il dessine et très vite découvre la musique. A l'adolescence, il adule les Beatles, Yoko Ono, Bob Dylan, Queen... et, durant des heures, il s'exerce sur le piano parental. « Je dessinais toute la journée, quand j'étais enfant, et puis j'ai commencé à taper sur le piano, et à faire la musique dans ma tête, comme les dessins » . En véritable passionné, il monte un studio d'enregistrement dans le garage de ses parents et autoproduit rapidement ses premiers d'albums lo-fi (des morceaux chantés et interprétés de manière précaire au piano ou à la guitare) sur des cassettes qu'il distribue à ses amis. Daniel profite d'une adolescence somme toute classique : « J'ai grandi en West Virginia, j'ai eu une enfance formidable, plongée dans les comic books, et les films. On avait l'album de Noël d'Elvis, le 409 des Beach Boys… Quand j'ai découvert les Beatles, j'avais déjà 19 ans, mais ils ont complètement changé ma vie » .

L'adolescent développe progressivement les premiers signes d'une affection mentale grave, la maniaco-dépression. L'incompréhension de son art par ses parents (fort dévots), et une terrible déception sentimentale en la personne de Laurie - une lycéenne qui finira par épouser un croque-mort - empirent son état. En 1986, il est interné une première fois. Son développement affectif, tout comme son œuvre, conserveront définitivement la marque d'une candeur enfantine.

Particulièrement déterminé, Daniel n'a qu'un seul objectif dans la vie : devenir célèbre grâce à son art. Il enchaîne les boulots 'alimentaires' (il travaillera dans un carnaval ambulant, puis dans un fast-food à Austin) et frappe à toutes les portes qui pourraient lui apporter la reconnaissance. En 1986, celle-ci arrive enfin grâce à un documentaire sur la scène musicale d'Austin, diffusé sur MTV. L'émission retient l'attention de plusieurs personnalités (dont Sonic Youth et Kurt Cobain), et parvient à le consacrer dans le milieu alternatif. La porte est grande ouverte, mais Daniel a du mal à contrôler son processus créatif. Celui-ci varie du tout au tout en fonction de ses désordres psychologiques. En 1992, il est, par exemple, encouragé par la major Atlantic, mais ressort totalement anéanti de cette expérience. Il rencontre des soucis avec son agent, son disque Fun n'est vendu qu'à douze mille exemplaires... Durant sept ans, il se sent incapable d'en produire un second, son public désespère et ce n'est qu'en 1999 qu'il enregistre Rejected Unknown. A partir de ce moment-là, Daniel se démarque de l'univers Lo-fi et se lance dans une production plus élaborée. En 2004, il boucle le tribute album Discovered Covered, un double cd avec des versions originales de ses classiques, couplées à des reprises de Beck, Sparklehorse, Mercury Rev, Tom Waits... « Quand j'étais jeune, mon inspiration venait des pros, des grands noms, mais maintenant, c'est plutôt l'underground qui m'attire, le nouvel album de Neil Young, Werewolves in a girl's dormitary » .

Chez Daniel, habité par des pulsions créatives brutes, l'art et les turbulences de la vie restent indissociablement liés. Son œuvre lui sert à spontanément exprimer ses ressentis sur le quotidien. « J'adore New York, j'aime me promener, mais les autres villes se mélangent toutes dans ma tête. Je n'arrive pas à les différencier après coup » . Peu importe les moyens, il faut que ça sorte vite et cela, le plus basiquement possible. Lorsqu'il compose, il parvient parfois à trouver de subtiles mélodies, mais au moment de les interpréter, la technique musicale passe souvent au second plan. Si un instrument n'est pas bien accordé, tant pis... Lorsqu'il a envie de dessiner, Daniel se jette irrésistiblement sur ses feutres et exhorte ses pensées intérieures à travers des dizaines d'œ uvres produites à la chaîne... « J'utilise un peu de peinture, parfois, mais j'aime vraiment les (magic markers (les plus connus des feutres pour enfants aux US, ndr), je les utilise depuis toujours » . Parmi les éléments les plus significatifs de sa condition figurent le motif récurrent de l'homme qui s'extirpe des idées de la tête, ou encore les textes lâchés dans ses bulles (« Notice on mi Braine » , « I cant tache it. no more ! » , « Join the Revolt » , « Love can concoure Sin » , « Please help me » ...).

À chaque nouvelle présentation de ses dessins au feutre, Daniel recueille un franc succès auprès du milieu de l'art contemporain que ce soit à Paris (en 2005, chez Agnès b. lors de l'exposition collective « Draw » , puis à Arts Factory lors d'un solo-show), ou encore à New York (en 2006, à la Clementine Gallery puis dans le cadre de la prestigieuse Biennale du Whitney Museum). Le public parvient sans peine à se glisser dans ses scènes obsessionnelles faisant la part belle à des personnages archétypiques et laissant transparaître ses phobies. Il s'enjoue à découvrir des déséquilibres et des combats entre des personnages cristallisant divers états affectifs. Dichotomiquement, certains stigmatisent le mal (Satan, le nazi Crâne rouge, les femmes tentatrices...), tandis que les autres symbolisent des aspects positifs (le super héros de comics Captain America, Casper le gentil fantôme, la grenouille mutante, le canard personnifié...). « dessiner est un mode de vie pour moi, les dessins vont dans ma musique, toutes mes journées sont remplies de dessins, de répétitions, de création, je laisse mon esprit explorer, je répète… J'ai un monde imaginaire » .

Dans l'univers johnstonien, rien n'est complexe. Tout est brut de décoffrage et à découvrir avec une âme d'enfant. Daniel nous livre spontanément une mythologie collective qui dépasse largement son cas personnel (les micro-événements rythmant son existence) et aborde, de manière beaucoup plus générale, la schizophrénie de la société américaine. À travers ce regard porté par un artiste en marge des circuits classiques, se découvre ce qui est habituellement dissimulé : les Etats-Unis dévoilés comme une nation tout à la fois puritaine, violente et sexualisée.



Article initialement publié sur Art and You, 19 juin 2007



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