Publié par Jean-david Boussemaer


A travers une programmation particulièrement étoffée, la saison culturelle « Nova Polska » avait mis à l’honneur la prégnance des mouvements intellectuels polonais au sein de l’Europe. Deux ans se sont écoulés et le Musée Matisse du Cateau-Cambrésis poursuit l’aventure avec une manifestation consacrée aux avant-gardes polonaises ainsi qu’aux dialogues historiques depuis Malevitch.


Avec habileté, l’exposition cambrésienne démontre le puissant ancrage de l’unisme au sein de l’histoire de l’art polonais. Etabli dans les années vingt par Katarzyna Kobro et son compagnon Wladyslaw Strzeminski, ce mouvement est initialement envisagé comme un prolongement des théories suprématistes de leur professeur Kazimir Malévitch : la création perçue comme un absolu éloigné de toute imitation du monde, une recherche d’infini via les non-couleurs et quelques formes géométriques telles que la croix et le carré. Tout aussi utopique que le mouvement soviétique, cette forme de création pure trouve très vite de fervents adeptes ; ceux-ci dénigrent de manière unanime le contraste, le rythme ainsi que la ligne qui scinde l’espace pictural en plans. Selon eux, la toile doit être unie, totalement ouverte afin de former un vaste continuum. Au cœur même de leurs préoccupations, le ton sur ton blanc envahit inlassablement les compositions. Avec rigueur, la pâte monochrome, onctueuse et atonale est tantôt appliquée de manière lisse, tantôt déposée en léger relief sous la forme de petites veinules. Un véritable paradis blanc, à la fois ténu et sensible, voit le jour.



Wladyslaw Strzeminski, Composition

Wladyslaw Strzeminski, Composition (1934). Huile sur toile. 60,5 x 44 cm.
Staatsgalerie Stuttgart. © Droits réservés



Le second conflit mondial éteint brutalement ce bouillonnement artistique et le régime policier qui lui succède parachève le gel par la censure. Seul un minuscule local non commercial, de trente mètre carrés, sans fenêtres, ni réserve tient tête au pouvoir : la galerie Foksal. Fondée en 1966 par un groupuscule d’artistes d’horizons divers, elle parvient — en échange de quelques réalisations de propagande — à entretenir l’avant-gardisme.

Figure marquante de cette époque, le sculpteur Edward Krasinski colle, à partir de 1969, du ruban adhésif bleu de 19mm de large à 130 centimètres de hauteur « partout et sur tout » : sur une œuvre de Daniel Buren dans son atelier parisien en 1970, mais également sur le corps dénudé de sa fille (immortalisé par le photoreporter Eustache Kossakowski)… Un procédé qui singularise les individus et leur donne une véritable présence ; un acte de résistance particulièrement pertinent face aux mouvements de masses prônées par la dictature.

De nos jours, l’abstraction construite trouve toujours de larges échos en Pologne. Quelques  artistes contemporains, aux démarches exigeantes et aux œuvres abstraites, nous le prouvent.

Le plus renommé d’entre eux, Roman Opalka, se consacre, depuis 1965, à un œuvre unique intitulé « Opalka 1965/1 » et subdivisé en une succession de « détails ». Avec une impressionnante minutie, l’artiste énumère et trace patiemment avec son pinceau numéro zéro les nombres jusqu’à l’infini. A chaque nouvelle tempera sur toile (dont le format correspond à sa stature debout), il rajoute un pourcent de pigment blanc, enregistre à haute voix et en polonais la dictée des nombres inscrits (à partir de 1968), et finalement se prend en photo (depuis 1972). L’œuvre devient une véritable empreinte, une matérialisation du temps qui s’écoule et inéluctablement tend vers le blanc de la mort.

Autre acteur majeur de la scène artistique polonaise, le poète concret Stanislaw Drozdz s’exprime également par le biais de caractères. Sur un fond blanc quasi clinique, son conceptoforme Miedzy (dévoilé pour la première fois à la galerie Foksal en 1977) est composé de lettres adhésives noires — celles du mot polonais « entre » — démultipliées et scandées sur toutes les parois blanches de l’espace : le rideau d’entrée, le sol, les murs et le plafond. Aux spectateurs de s’immiscer dans l’œuvre pour reformuler le mot, et intimement en repenser le sens.


Stanislaw Drozdz, Miedzy
Stanislaw Drozdz, Miedzy (1977). Installation, Galeria Foksal
© Stanislaw Drozdz, 2006. Courtesy Galeria Foksal


Exilé à New York depuis 1970, Tadeusz Myslowski se penche habituellement sur le dynamisme urbain de la mégalopole américaine et le réinterprète par le biais de l’abstraction géométrique. Contre une cimaise, il agence Towards Organic Geometry, un portefolio constitué de cent soixante-dix tirages offset sur papier japon — des vues de New York graduellement déformées et orthogonalement disposées. Un peu plus loin, il expose également des livres reprenant le même portefolio, qu’il déchire sans vergogne mécaniquement ou à la main. Un geste politique, véritable signe de protestation contre les attentats du 11 septembre 2001.

Deux autres artistes imaginent des alphabets aux graphes originaux. Antoni Starczewski (1924-2000) use d'une pléthore de techniques — alignements de fruits en porcelaine colorée posés sur des tables, structures avec des chevilles en bois accrochées contre les murs, impressions sur papier gaufré… — pour retranscrire des rythmes imaginaires. Et, Andrzej Szewczyk (1950-2001) s’inspire de la religion judéo-chrétienne pour son installation Bibliothèque 2 : un cimetière composé de sept stèles en plomb reposant sur un lit de gros sel d’un blanc immaculé.<

Au cœur même d’une région qui accueillit, au début du vingtième siècle, de nombreux immigrés polonais et artistes, le Musée de Cateau-Cambrésis se révèle idéalement situé pour faire apprécier ces recherches avant-gardistes tout aussi jubilatoires que méconnues. Une initiative locale et salutaire qui tend à prouver qu’en dehors de toute initiative nationale les échanges artistiques au sein de l’Europe ne sont plus une utopie mais bel et bien une réalité.


Musée Matisse du Cateau-Cambrésis
59360 Le Cateau-Cambresis
Renseignements : 03.27.84.64.50
Tous les jours sauf mardi de 10h à 18h
De 3,50 à 7 euros


Quelques liens :
Site du Musée Matisse
Site de Roman Opalka
Site de Stanislaw Drozdz (en polonais)
Site de Nova Polska (mai à décembre 2004)

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