Publié par Caroline Pillet


Comme son nom le suggère, le festival « Emergences » est consacré aux pratiques artistiques en devenir et met en avant les acteurs de la création numérique. Lors de sa dernière édition (Maison de la Villette, du 29 septembre au 1er octobre 2006), le rendez-vous annuel s'est tout particulièrement penché sur le Game Art. Deux soirées accueillirent divers spectacles, dont deux performances de l'artiste suisse d'origine hollandaise Yan Duyvendak – You're dead et My name is Neo (for fifteen minutes) – abordant la déréalisation du réel par la fiction et le jeu vidéo.


You're Dead   
Dans You're Dead, Yan Duyvendak, treillis militaire et arme au poing, incarne un personnage de Counter Strike ; un jeu vidéo dans lequel terroristes et forces de l’ordre s'affrontent. La mission est simple : tuer avant de l'être.

Yan Duyvendak arrive dans l'espace de la performance en se dictant des ordres « marcher, tourner à droite, prendre arme, poser arme », etc. Le dispositif scénique est sommaire : une séquence de poursuite de jeu vidéo est projetée sur un écran devant lequel l'artiste (re)joue le rôle du soldat dont nous ne discernons que l'arme. A trois reprises, Duyvendak incarne le même protagoniste mais de manière dissemblable, créant ainsi trois niveaux de sens distincts ; il ne s'agit pas seulement de rejouer la scène, mais de créer une distance et de perturber le déroulement linéaire de ce scénario trop basique. Lors des entractes, Duyvendak cite, face au public, différents textes : journaux tv sur la guerre en Afghanistan, textes de La voie du samouraï, etc.

Durant cette performance, le corps du soldat devient vivant et réel. Yan Duyvendak incarne dans sa chair la douleur, la vie et l'angoisse de la mort. Bref, la solitude existentielle.

Dans un premier temps, l'artiste-soldat se tourne vers nous – public hilare face à cette répétition comique faite de gestes mécaniques – puis nous tire dessus. « Pour de mine », comme diraient les enfants. Mais très vite, nous ne rions plus dès lors quand le personnage meurt, affalé devant nous. Ce corps qui respire péniblement est réel, de la sueur dégouline du front. Nous avons affaire à un corps endurant, qui subit des épreuves, court, rampe, tombe, tire, et non plus simplement à un fusil qui pointe et tue, ou à un bruit de pas de course lors d’une partie de cache-cache mortelle. Nous pouvons presque le toucher, mais sa réalité nous échappe. Ne se bat-il pas seul, là devant nous ? Ne nous fait-il pas entrer dans cette peur paranoïaque si contemporaine propre au terrorisme ? L'artiste est certes face à l'écran rejouant la scène du jeu vidéo, mais dans sa réalité (la nôtre) il ne se bat contre personne. Comme un fou qui prendrait ses angoisses pour la réalité. D'où ce rire qui passe d'hilare à anxieux. La guerre contre les « terroristes » – entité abstraite devenue quasi conceptuelle – reprend visage.

Ce corps qui obéit à ses propres commandements, comme un robot, est domestiqué, dressé par lui-même. Symbole de notre faculté à intérioriser si facilement l'aliénation – ici, notre aliénation à l'image virtuelle – à l'injonction d'être un autre, pour « de faux », à être un soldat qui tue « dans le jeu ». Comme si le jeu était totalement différent de la vie, du réel, de ces guerres anti-terroristes qui se multiplient et qui tuent… à la télévision.

L'aliénation de nous-mêmes par nous-mêmes – l'intériorisation des peurs construites par le pouvoir à des fins de domination – fait tellement partie de notre quotidien que nous ne l’interrogeons même plus. Yan Duyvendak, en incarnant physiquement une image virtuelle, la fait imploser, la réalise là où nous ne contemplions que  déréalisation. Ou bien est-ce le contraire ? L'artiste met en scène plusieurs niveaux – plateaux – de réalité : ceux de la performance, de l'incarnation, du jeu vidéo projeté et celui de la guerre anti-terroriste. Différentes réalités qui nous interrogent sur des notions a priori sans conteste : réalité et fiction.

Dans son article « Le Fou du Roi » portant sur le travail de Duyvendak, Jordi Vidal énonce les dangers d'une telle œuvre, susceptible de reproduire que ce qu'elle critique : « Tout artiste expérimental est confronté au doute : ce qu'il dénonce ne renforce-t-il pas ce qui est dénoncé ? » Nous estimons, quant à nous, que l’œuvre de Duyvendak échappe à cet écueil. La répétition des scènes n'est pas mimétique, ne serait-ce que parce que l'artiste est seul. La réitération, la reproduction crée une faille, un interstice permettant de créer un décalage, un lieu où la critique peut émerger.


My Name is Néo (for fifteen minutes)
My Name is Néo (for fifteen minutes), Yan Duyvendak enfile le costume de Néo, The One, le personnage principal du film Matrix. Et, rejoue geste par geste, la scène où Néo, combattant les répliques infinies des soldats de la matrice, prend conscience de sa faculté ; le moment où le pouvoir s'incarne et fait corps avec Néo, l'archétype du héros moderne, qui sauve le monde de la domination des machines.

Une télévision qui diffuse cette scène est installée au centre de l'espace de la performance. Nous assistons à la fois à un extrait du film et aux gestes, parfois comiques – mais techniquement époustouflants – de l'artiste doublant ceux du héros.

Une nouvelle fois, l'artiste ne combat personne. Les gestes sont vides de représentation : ils ne se suffisent pas à eux-mêmes pour être compris, mais nécessitent la présence du film en arrière-plan. Cette répétition de l'original, démonte, par le fait même de le répéter, l'original comme original – c'est dans ces gestes devenus burlesques que nous comprenons la vacuité et le ridicule de la scène initiale [à un moment, l'artiste, de son grand manteau, nous cache l'écran de télévision et nous n'avons plus alors affaire qu'à un corps qui se bat dans le vide].

Le travail de Yan Duyvendak est surprenant, intelligent et lucide. Il nous pousse à réfléchir sur ce qui constitue notre monde actuel, ce « monde-miroir » comme le nomme William Gibson dans Identification des schémas, un monde déréalisé, où nous cherchons la consistance dans le virtuel. Une réalité en retour marquée par la fiction.


Quelques liens :
— Frédéric Lebas, article sur Epizzo, une performance de Marcel.lí Antúnez Roca, donnée lors de la même soirée.
— Jean-David Boussemaer, présentation de Villette numérique 2006, Fluctuat.net, 29 sep. 2006.
Fiche sur la Maison de Villette
Festival Emergences 2006

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