Publié par Paddythèque

A l'occasion du Nouveau Festival du Centre Pompidou (du 21 octobre au 23 novembre 2009), sept chefs de restaurants parisiens ajoutent une recette à leur carte. Chacune représente la destinée d'un artiste qui peu à peu s'est éloigné du contexte artistique pour devenir autre chose...



L’artiste américain Ben Kinmont a réuni sept grands chefs parisiens pour monter avec eux un projet intitulé « Devenir autre chose » : il leur a chacun soumis un paragraphe différent, puis demandé de le représenter dans une recette et de créer un plat qui sera servi dans un restaurant pendant la durée du nouveau festival du Centre Pompidou.

Ces textes décrivent le travail de sept artistes (Lygia Clark, Hans de Vries, GAAG, Raivo Puusemp, Laurie Parsons, Gretchen Faust et Bridget Banhart) qui - de manière temporaire ou permanente - ont quitté la sphère artistique pour pratiquer une autre activité : la psychothérapie, l'agriculture, l'activisme, la politique, le travail social, l'enseignement du yoga et la médecine.


> Psychothérapeute : « Lygia Clark a commencé sa carrière avec du noir et du blanc au milieu des années 1950, principalement des peintures, lesquelles se sont transformées en oeuvres que le visiteur pouvait manipuler. La conscience de soi, de l’autre et de l’espace entre les deux a toujours été présente dans ses oeuvres, à travers les concepts de la figure et du fond, de l’acteur et de l’objet. Dans son pays d’origine, Lygia vivait douloureusement l’écart entre le corps-individu et le corps-politique, et à l’époque où la situation politique s’est assombrie, elle a été forcée de partir à l’étranger. C’est alors qu’elle a commencé à créer ses objets participatifs dotés de pouvoirs guérisseurs, avec ses étudiants et des passants anonymes [...] Finalement, quand elle a pu retourner dans son pays vers la fin de sa vie, elle s’est entièrement dévouée au soin d’autrui comme psychothérapeute. »

Menu : Réunions familiales des coriandres & de la poule (Chef : Robert Vifian)
Tan Dinh -  Gastronomique vietnamien - 60, rue de Verneuil - 75007 Paris

> Agriculteur : « Hans de Vries s’est intéressé à l’écologie et à son impact sur la vie de chacun dès 1968. [....] Certains de ses premiers projets concernaient la culture de produits alimentaires et l’observation du comportement des animaux de sa ferme. Il se consacra également à l’étude de l’agriculture biodynamique, à l’apiculture et à l’élevage de chèvres destinées aux concours animaliers. Après avoir longtemps peiné à faire comprendre son œuvre dans l’espace d’exposition, il a abandonné la photographie en 1973 pour se concentrer sur l’écriture d’un journal intime. À la fin des années 1970, Hans a consacré de plus en plus de temps à élever les vaches de sa ferme et finalement il devint agriculteur. »

Menu : Rôti d'oeuf mollet, Royal de Mornay, Tuile de Parmesan, Jus crémeux d'épinards (Chef : Yves Camdeborde)
Le Comptoir du Relais - 9, carrefour de l'Odéon - 75006 Paris

> Activiste : « Pour Jon Hendricks et Jean Toche, tout était de l’art. Leur activité artistique au sein du GAAG (Guerilla Art Action Group) consista à critiquer le soutien des institutions et des politiciens à la guerre du Viêt Nam. Ainsi, ils tentèrent de sauver la vie d’un poète révolutionnaire accusé d’avoir assassiné un homme à Trinidad. Quand le poète fut reconnu coupable et condamné à mort, le GAAG dédia son activité artistique à sa défense. Ils rassemblèrent des artistes et des écrivains autour d’une pétition pour obtenir la grâce du poète révolutionnaire par la Reine d’Angleterre. En vain, puisque l’homme fut exécuté le 16 mars 1975. Quand, des années plus tard, il a été interrogé sur cet événement, Jon a reconnu que, même si tout est ou peut être considéré comme de l’art, leur projet cessa d’être artistique et n’avait que pour objectif de sauver une vie. »

Menu : Cru tassé aux agrumes japonais (Chef : Olivier Camus)
Chapeau Melon -

92 Rue Rébeval - 75019 Paris

> Politicien : « Parallèlement à sa collaboration en 1969 avec un groupe d’artistes new-yorkais underground, Raivo Puusemp s’intéressait à la dynamique des groupes et aux processus sociaux et politiques. Ses premières oeuvres, qu’il nommait « oeuvres d’influence » suggéraient discrètement une idée à une personne qui réalisait une oeuvre sans être consciente de l’influence de Raivo. L’aspect manipulateur de ce travail le conduisit à s’engager en politique « où l’influence et le concept sont compatibles ». En 1975, il fut élu maire d’un village et eut alors l’occasion de mettre en application son intérêt pour les formes et les structures esthétiques au sein d’un contexte véritablement politique. Il lui est apparu que le village ne saurait survivre fiscalement sur la base des taxes alors en vigueur ; il proposa donc sa dissolution et son rattachement à la ville voisine. À la fin de son mandat de deux ans, la ville avait accepté son idée et le village cessa donc d’exister. »

Menu : Poulpe de Santoña au cacao et pimenton (Chef : Raquel Caréna)
Le Baratin - 3 rue Jouye-Rouve - 75020 Paris

> Travailleuse sociale : « Laurie Parsons était une de mes amies. Elle se battait avec beaucoup de sincérité contre l’institutionnalisation de sa pratique. Elle commença sa carrière en exposant des détritus dans une galerie, en faisant attention que les propriétaires de celle-ci n’essaient pas de les ordonner (c’était de toute façon impossible !). Laurie faisait des choses incroyables pour aider ses amis artistes (même si cela aussi était parfois impossible !). Lorsqu’elle a arrêté de faire de l’art avec des objets, c’était pour s’intéresser de plus près aux personnes qui travaillaient dans les lieux d’expositions. En 1991, elle s’est même installée dans un musée où elle a vécu quelque temps sur les conseils d’un ami. Ce geste d’engagement institutionnel a eu un effet boomerang, et elle a consacré son énergie à l’aide d’un sans abri qui vivait devant le musée. Après ce projet, Laurie s’est occupée d’enfants défavorisés, et est devenue assistante sociale. »

Menu : Betterave en croûte de sel gris de Guérande (Chef : Alain Passard)
L'Arpège - 84, Rue de Varenne - 75007 Paris

> Professeur de Yoga : « Gretchen Faust était également une amie, qui travaillait comme artiste et critique pendant les années 1980 et 1990. Selon elle, une pratique artistique devait impliquer de nombreux médias différents, dont la performance. Certaines de ses oeuvres étaient des installations subtiles et discrètes qui pouvaient aisément passer inaperçues. Puis, en collaboration avec Kevin Warren, elle a créé des objets destinés à l’interaction et la connexion avec les autres. Par exemple, ils ont construit dans un musée un outil de communication fabriqué à partir de tubes de carton récupérés dans la rue. Les tubes étaient connectés les uns aux autres à travers le musée, ce qui permettait à deux personnes de communiquer sans se voir. Après l’exposition, les tubes sont retournés là d’où ils venaient, dans la rue. Le projet suivant était une série de mobilier fabriqué pour la pratique du sexe tantrique. Gretchen avait alors commencé à étudier le yoga de façon assidue depuis quatre ans avec différents professeurs à New York, puis en Inde. Finalement, elle a quitté le monde de l’art et est partie ouvrir un centre de yoga. »

Menu : Sashimi de filet de boeuf Yogi et coeur de palmier frais (Chef : Jérémy Rosenbois)
Cru - 7, rue Charlemagne - 75004 Paris

> Médecin : « Bridget Barnhart s’était tout d’abord intéressée à la fonctionnalité de certains procédés, de la céramique à l’impression, puis elle a développé une association à but non-lucratif en tant que projet artistique. À partir de là, elle a organisé des groupes de discussion, des forums où les gens pouvaient partager leurs expériences et leurs préoccupations, le dernier groupe ayant abordé des questions de santé [...] Finalement, en 2008, elle a commencé à travailler en tant que stagiaire dans un centre de soins paramédicaux de Berkeley et est désormais inscrite en faculté de médecine. »

Menu : King crabe en gelée royale (Chef : Inaki Aizpitarte)
Le Chateaubriand - 129, Avenue Parmentier - 75011 Paris


Lors de leur visite de la Galerie sud du Centre Pompidou, les visiteurs pourront s'emparer d'une affiche (en distribution libre) reprenant les sept paragraphes avec le titre des recettes correspondantes et la liste des restaurants où ils pourront les déguster. Ils pourront également récupérer une reproduction de La plastique Culinaire (1922), un essai de Félix Fénéon, traduit pour la première fois en anglais.

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borneyvski 10/10/2009 17:00


Madame, Monsieur
Bien plus qu’un commentaire, je me permets de vous déposer une œuvre d’art versée au catalogue du non-objet "Commentaires" sous le numéro : Pièce com23/octobre/2009
Artiste d’art contemporain, je travaille essentiellement sur rien en collectant tous les événements de ma vie quotidienne d’artiste qui pourraient éventuellement réussir à me permettre de produire
une œuvre. Vous avez par cet article réussi quelque peu à rendre plus concrètes mes nombreuses œuvres absentes.
Merci.
Olivier Borneyvski-


animaldan 10/10/2009 14:31


Perplexe... En matière de "recettes" celles pour faire du fric ne manquent décidément pas. A part ça...


Paddythèque 10/10/2009 15:16


Le but du festival du Centre Pompidou est d'inviter le public à la découverte de la création d’aujourd’hui, sous toutes ses formes et dans tous ses états. A cette occasion, je trouve cela
intéressant que les chefs cuisiniers soient mis en valeur.
Et puis, ce projet a un autre mérite à mes yeux : celui de nous permettre de découvrir des parcours intéressants et souvent insoupçonnés.