Publié par Paddythèque

La Galerie Arc en Seine (33 rue de Seine - Paris 6) présente sept dessins « grotesques » du Prince Félix Youssoupoff. Ceux-ci  faisaient partie d’un ensemble de quinze accrochés autrefois aux murs de la petite maison qu’occupaient le Prince et son épouse à Paris.

 

Prince Youssoupoff-L’EnvieCes dessins ont été réalisés en Corse en 1929, comme l'artiste l’évoque dans son livre En Exil : « Je fus pris à cette époque d’une envie irrésistible de dessiner. Jusque-là, c’était Irina qui dessinait avec beaucoup de talent et d’imagination des figures de songe : visages aux yeux immenses, aux regards étranges, qui semblaient appartenir à un monde inconnu.

C’est sans doute sous l’influence des dessins de ma femme que je commençai les miens. Je m’y adonnai avec acharnement, rivé à ma table comme par un sortilège. Mais ce que je voyais naître sous mon crayon, c’étaient plutôt des visions de cauchemar que des créatures de rêve. Moi qui n’aimais que la beauté sous toutes ses formes, je ne pouvais créer que des monstres ! On eût dit qu’un pouvoir maléfique, caché en moi, cherchait à s’exprimer et guidait ma main. Mon travail s’accomplissait, en quelque sorte, en dehors de moi. Je ne savais pas ce que j’allais faire, mais c’était toujours des êtres difformes ou grotesques, parents de ceux qui hantaient l’imagination de certains sculpteurs ou imagiers du Moyen Age. Je cessai de dessiner, un jour, aussi brusquement que j’avais commencé. Ma dernière œuvre aurait pu représenter Satan en personne. Tous les professionnels à qui j’ai montré ces bizarreries se sont étonnés d’une technique qui normalement ne peut s’obtenir qu’après des années d’études. Je n’avais pourtant jamais tenu un crayon ou un pinceau avant cette période de production frénétique, et depuis qu’elle s’est terminée, non seulement j’en ai perdu le goût et l’envie, mais, le fallût-il pour sauver ma vie, je serais incapable d’en refaire autant. »

Dessinée à l’encre de Chine et aquarellée, chaque œuvre semble empreinte d’une étrangeté qui ajoute à leur mystère... Qui représente-t-elle, que signifient ces yeux immenses ouverts sur un monde qui est peut-être le nôtre et nous observent si bizarrement... ? Peut-être ce regard hypnotique rappelle-t-il celui non moins fameux de Raspoutine... ? Félix écrit de lui : « son regard était perçant et lourd à la fois. Son sourire doucereux frappait presque autant que son affreux regard. Quelque chose d’abject filtrait à travers son masque vertueux, il paraissait méchant, rusé et sensuel. »

La dernière œuvre réalisée par le Prince Youssoupoff et intitulée tardivement « Le Diable » (qui ne fait partie de l’exposition) suffit à elle seule à faire naître en chacun le trouble, comme si, dans un ultime coup de pinceau, il était parvenu à exorciser l’image de celui qui entraîna la fin d’un monde, la fin de son monde.

Comme une parenthèse cathartique, cet élan créateur ne se renouvela jamais et Félix Youssoupoff poursuivit sa vie de Prince emblématique, généreux et amoureux de la vie.

 

Repères biographiques

Né en 1887, le Prince Félix Youssoupoff est le second fils de la Princesse Zinaida Youssoupoff et du Comte Soumarokoff-Elston, famille de la noblesse russe réputée « plus riche que le Tsar lui-même ». Avec son frère Nicolas, il vit une jeunesse dorée, élevé dans un luxe extraordinaire. Doté d’une remarquable intelligence et d’une sensibilité artistique reconnue, Félix, particulièrement extraverti, se plait aussi à mener une vie scandaleuse, s’amusant à se travestir en femme ou à errer dans Saint-Petersbourg déguisé en mendiant.

La mort de Nicolas au cours d’un duel affecte douloureusement Félix qui trouve auprès du Grand Duc Dimitri Pavlovich un ami dévoué. Il décide alors de partir étudier à l’Université d’Oxford dont il sortira diplômé trois ans plus tard, non sans avoir charmé la cour britannique...d’aucuns diront qu’il « était un des plus beaux hommes d’Europe ». De retour en Russie, il parvient, après quelques intrigues, à épouser en février 1914, la Princesse Irina Alexandrovna, la nièce du Tsar Nicolas II.

Lui qui passa sa jeunesse à scandaliser la cour impériale, à offenser ses parents par ses réactions imprévisibles, à profiter de sa beauté et de sa richesse, ne peut supporter la faiblesse de l’Empereur et la ruine vers laquelle s’oriente la monarchie. La Tsarine, convertie à la religion orthodoxe, plonge dans un mysticisme exacerbé et met toute sa confiance en Raspoutine, un paysan errant, prédicateur et guérisseur, introduit à la Cour dès la fin de l’année 1905.

Tandis que la Grande Duchesse Elizabeth ne voit dans le « Staretz » qu’ « un imposteur et un suppôt de Satan », la Tsarine, sa sœur, persuadée qu’il est le protecteur de la vie et de la santé de son unique fils atteint d’hémophilie, lui ouvre les portes de la résidence impériale avant de remettre entre ses mains le destin de toutes les Russies.

En 1916, Félix, aidé du Grand Duc Dimitri et du chef du parti monarchiste à la Douma, Pourichkevitch, décide d’assassiner Raspoutine. Afin de l’attirer sans méfiance dans son palais de la Moïka, le Prince se lie avec Raspoutine qu’il rencontre à plusieurs reprises avant cette nuit fatale du 29 au 30 décembre 1916. Le « Staretz » fut finalement jeté dans la Neva gelée où il mourut sans doute noyé. L’Impératrice diligenta une enquête qui aboutit à l’exil du Prince Youssoupoff et du Grand Duc Dimitri.

Et tandis que la mort de Raspoutine devait libérer la Russie, c’est au contraire sa fin qui est précipitée. La Révolution bolchevique, le meurtre de la famille impériale, l’exil et la perte de toutes ses possessions (à l’exception de rares joyaux, comme l’extraordinaire « Etoile Polaire » et la célèbre perle « Peregrina ») n’entament pas la volonté de Félix d’aider ses compatriotes et il n’aura de cesse d’assister les réfugiés russes tout au long de sa vie.

En 1924, il crée à Paris une maison de couture, IRFÉ (contraction des prénoms Irina et Félix) qui connaît un très grand succès, mais ne résistera cependant pas à la crise des années 30.

Bien qu’il assumât toujours le meurtre de Raspoutine et qu’il continuât à mener une vie mondaine, ponctuée d’événements rocambolesques, tristes ou bien heureux, le Prince Youssoupoff restera toute sa vie hanté par cet assassinat.

C’est en Corse, en 1929, qu’il se met à dessiner, peut-être sous l’influence des incessants cauchemars qu’il fit toute sa vie.

Et s’il écrit : « Nos souvenirs sont faits d’ombre et de lumière. Dans l’extrême diversité de ceux que peut nous laisser une vie mouvementée, il en est de tristes et de joyeux, de tragiques et de charmants. Il en est de délicieux ; d’autres si affreux qu’on voudrait n’avoir jamais à les évoquer ». (En exil), au seuil de sa mort, il aura ces mots merveilleux : « Je suis reconnaissant pour tout et tous les jours de ma vie ».

 

[Visuel : Prince Youssoupoff, L’Envie]

 

Commenter cet article