En résonance avec l’exposition « Airs de Paris », organisée du 25 avril au 15 août 2007 au Centre Pompidou,
l’ethnologue Michel Agier et l'artiste Valérie Jouve s'expriment sur les foules qui peuplent la ville au quotidien.



L’air de la ville rend-il libre ? Selon Michel Agier, la ville est une structure organisationnelle dans laquelle s’entrecroisent des foules de solitudes. Face à elle, il ne s’agit pas d’être nostalgique, ni de déplorer la perte des liens humains (…), mais il convient de formuler une ethnologie sur les nouvelles conditions, les chemins de traverse, les moyens de construire les à-côtés, d’expérimenter les entre-deux…

Au sein de la ville, certains individus expérimentent l’hyper-protection, tandis que d’autres subissent l’hyper-expulsion. Un immense apartheid frappe notre planète : alors que naissent des zones ultra protégées pour les hommes les plus riches, des zones précaires (zones de transit, bidonvilles, favelas…) sont reléguées dans les marges, dans les périphéries les plus pauvres. A l’heure actuelle, on estime à 250'000 le nombre de bidonvilles dans le monde, des camps se stabilisent en Algérie, en Tanzanie, au Tchad (…) et d’autres camps, situés  aux zones frontières, participent à la rétention des migrants. Leurs habitants vivent dans un présent qui dure, montent des ghettos, et en perturbent la vie sociale. La ville est un lieu où circulent des fluides - mémoires, images, fictions… - et où des identités locales parviennent à s’enraciner, même à partir de rien.

« Il faut intervenir d’urgence », « bâtir un plan d’urgence », lancent les hommes politiques. L’humanitaire devient roi - tout autant dans les pays éloignés que dans les zones de proximité (en France, les organisations non gouvernementales jouent un rôle de tampon entre un état répressif et les personnes démunies) – et permet aux états de garder le contrôle sur les interstices, les zones mises au ban (les habitants des « banlieues »), ceux qui n’ont pas le droit à la ville…
 

Dans son film Grand Littoral (extraits), Valérie Jouve réunit des amis rencontrés lors de précédentes prises de vues, ayant tous un lien avec le lieu marseillais, et tente de montrer l’expérience qu’ils en ont. Elle souhaite plus nous faire sentir les choses qu’affirmer des faits.

Valérie Jouve estime qu’on a trop pensé la ville (implantation des routes, des collèges…) et qu’en même temps jaillit un peu partout un impensé (dans son film, un individu franchit les barrières d’une voie rapide…). Ce dépassement des interdits constitue un terreau potentiel pour la création et les scènes de contestation. Actuellement, en période de fracture sociale, il lui semble important de s’interroger sur le comment la pensée dominante peut être nourrie de ces brins. Il lui parait également nécessaire que les autorités laissent émerger ces tentatives de fabrication de monde, ces nouvelles formes d’échanges.

Faut-il montrer les blessures plutôt qu’avoir tendance à les maquiller comme on le voit souvent dans l’art contemporain ? Pour Valérie Jouve qui mène un travail poétique cassant le narratif, il faut éviter de suggérer qu’on va au bout des choses. Le public ne reçoit plus les images comme il y a quarante ans : la télévision délivre de plus en plus de l’énonciation de la réalité… L’artiste préfère, quant à elle, mettre en avant des idées et poser des questions afin d'entraîner ses spectateurs dans une expérience physique.

publié dans : Art - critiques par Jean-david Boussemaer
commentaires (0)    ajouter un commentaire


En résonance avec l’exposition « Airs de Paris », organisée du 25 avril au 15 août 2007 au Centre Pompidou, le philosophe Elie During s’interroge sur la notion de lieu géographique et expose son projet de « cosmologie urbaine ».


D’emblée, Elie During pose la question : « qu’est-ce que pourrait être une « texturologie » (terme de Michel de Certeau) urbaine ? Avec Google Earth, nous avons la possibilité de « ramper comme une termite ailée » à plusieurs centaines de mètres en l’air. Il est loisible de (dé)zoomer sur certaines zones (quartier, rue, immeuble…), mais force est de constater que lorsque cadrons une ville, nous ne voyons plus rien. Les agglomérations sont devenues tellement étendues qu’il est impossible d’en avoir une vue intégrale en gardant un « grain » propre. Il n’est possible que d’avoir des vues partielles. Ex. presque personne (mis à part les urbanistes) n’imagine quelle peut être la forme de l’agglomération parisienne (on a une idée de la forme des vingt arrondissements de la ville de Paris grâce aux plans de métro mais aucune de celle de la banlieue).
 
Actuellement, nous disposons de trois niveaux de connaissance de la ville :
> l’expérience urbaine subjective : celle du flâneur, de celui qui s’étonne des phénomènes de mobilité (ce dernier constate, par exemple, qu’il est plus rapidement arrivé à Paris à partir de Lille que d’une zone reculée du 94…). Elle permet de se rendre compte de divers phénomènes, tels que la déconnexion de certains lieux (ex. Paris et Annecy) et l’ « effet tunnel » (ex. en prenant le RER b entre Châtelet et la Gare du Nord, on éprouve, en 4 minutes, une impression de « court-circuit » : sans arrêt possible, on passe d’un quartier à un autre très différent)
> les discours idéologiques sur la ville
> une profusion de plans (qu’on a du mal à rattacher aux deux premiers points). Ils apparaissent comme des prothèses, des interfaces. Dans certaines villes comme Bombay, certaines zones ne sont pas cartographiées (bidonvilles, quartiers en perpétuelle évolution…), du coup la circulation y est très difficile et il est nécessaire de s’en remettre à la connaissance des usagers.

Au final, il nous manque des outils pour donner une idée de la dispersion urbaine, et redonner une figure à la ville (ce qui permettrait de mieux y vivre). Quels  pourraient-ils être ? Une des réponses possibles est la cosmologie.

Quelques remarques entendues lors de la conférence :
> Si on a un ensemble de points dans un champ social, on peut dès lors indiquer des rapports.
> Paul Virilio a développé un discours sur l’écrasement des distances, le télescopage des réseaux de communication instantanée (Internet, téléphone mobile…) et la disparition du local.
> Depuis qu’on parle d’urbanisme (c’est-à-dire depuis les années 60), on parle également de « non-ville ».
> Une « ville » est un regroupement et un éparpillement. Elle offre la possibilité d’accroître les possibilités de connexion et, en même temps, multiplie les possibilités de déconnexion. Contrairement au village (où tout se monde se connait, s’épie…), la ville permet de voisiner avec des personnes que l’on ne connait pas.
> S’il fallait philosophiquement ressaisir la notion de ville, il faudrait monter en abstraction et arriver à figurer un espace-temps, un tout plein de connexions et de déconnexions.
> Actuellement, on tente très naïvement de retrouver des lieux qui fassent sens. De manière beaucoup plus logique, on devrait d’abord se pencher sur les moyens de communication. Cette étude constituera un enjeu sociétal de premier ordre pour les 20 ou 30 prochaines années : elle nous permettra de comprendre comment il est possible de coexister et circuler dans des espaces communs sans pour autant cohabiter ensemble.


publié dans : Art - critiques par Jean-david Boussemaer
commentaires (0)    ajouter un commentaire


Avec pour parti pris de pénétrer dans la matérialité de la virtualité, cette exposition nous démontre de manière forte intelligente les porosités entre ce que nous considérons encore actuellement comme virtuel et réel. Ne sommes-nous pas désormais dans le régime l’entre deux et de la fusion hyperréelle de ces contradictions ? L’impossibilité dialectique de vouloir  réunifier ces deux mondes serait consommée, et ne faut-il pas voir en cette exposition une nouvelle preuve de ce qui se trame. En d’autres termes que les ponts et portes sont enfin édifiés et qu’il faut désormais prendre en considération que ces allers et retours prennent consistance en des œuvres non plus originales, mais à considérer comme des épiphénomènes naissant de l’interprétation mutuelle du réel et du virtuel.

Pour accéder au virtuel, rien de plus commode que de passer par l’interface de la surface plane de l’écran, premier interstice nous promettant l’accès, à ce qui semblerait corporellement refusé. On concède communément que les mondes engendrés ou représentés émanant du virtuel  font appels aux techniques de l’imagerie numérique, mais pas seulement, car dans cette exposition il n’est plus question de technique en soi mais d’interroger les réelles significations du virtuel. En cela, l’emploi de toutes techniques est salutaire et toutes intentions méritent de prendre consistance.  Ainsi, hormis les travaux de Nam-Kee Hong - « Mr.Hong » - et de Laurent Pernot  - « Des lendemains radieux » -, le premier jette un regard cynique et acerbe sur la culture patriarcale coréenne, tandis que le second sublime l’environnement dit « naturel » et l’urbanisation par un élan poétique, les autres artistes questionnent la perte du sens des réalités. Et, comme nous le verrons, certains méfaits de l’abstraction issus de la virtualité. Sous les beaux auspices lumineux et mêlés de l’allégresse de la fête, « Fire-works » dénonce le principe de la mondialisation, qui s’applique désormais avec force par le forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC) Il va s’en dire que chaque « progrès » que suscite une vision « éclairée » du monde, grâce aux outils de simulations informatiques - agissant directement sur les variables économiques et politiques - se traduisent sur le terrain par des catastrophes que chacun est à même de mesurer. Tandis que Pernot tente de réconcilier l’artificialisation de la ville et la nature originelle au travers de l’innocence du regard d’un enfant, Hyun-myung Kim et sa vidéo  « The dream of digital city » exprime les travers de l’être dans la ville, perdu et mélancolique devant la nouvelle nature urbaine qu’engendre la culture. Cette ville qui se déploie à l’infini, fait partie de nos univers fictionnels et le personnage que met en scène Seong-hoon Park dans « In the prologue of the end » est en proie à dissoudre son identité jusqu’à ce qu’un accident mette un terme à ces divagations.

Avec cet autre groupe d’artistes, la matérialité prend petit à petit le pas sur l’illusionnisme et la fantasmatique que procure la virtualité. Ces artistes, en l’arraisonnant, repousseraient toujours plus loin les limbes évanescentes de l’impossible. Devant nous se dressent des œuvres hybrides qui lentement oscillent entre les deux bornes de l’immatériel et du matériel, sans pour autant se rencontrer.  Il suffirait pour cela de prendre le point de vue déformé du haut d’une « machine balançoire » selon Argentinelee, ou ériger un totem voué au culte des médias, tout en dénonçant l’absurdité de son contenu : un poisson qui désir devenir une sirène, se retrouve tout compte fait homme tronc à tête de poisson. Rien n’est impossible, ni sacré dans le virtuel. Pour Yu-jun Ye l’idéal auquel l’on espère toujours accéder est le plus souvent court-circuité par la vacuité du contenu et les dératés qui l’anime. L’installation de Mirjam Fruttiger, couplée d’une photographie, nous enseigne que l’horizon des possibles est à notre portée, et pourquoi pas considérer le devenir-corps d’un table ou le devenir-table du corps. Tel un écho ou une mise en abîme, nous retrouvons cette même mise en scène sur différents plans : la photo que je vois provient-elle d’un objet tiré du réel ? ou l’installation en place et lieu de l’exposition n’est qu’une fidèle représentation d’une potentialité encore émergente ? On se jouerait de nous, si ce n’est que les sujets familiers sortis de leurs mythologies quotidiennes basculent vers de nouvelles tangentes.

Après ce périple qui prit sont essors dans le prisme cristallin de l’écran, et qui surgit de manière intermittente  et transitoire, nous voici de retour dans une certaine matérialité. Celle de l’ici et maintenant, c’est-à-dire de la mise en présence, de la mise au monde d’objets dont l’immatérialité nous semblait inaccessible jusqu’à ce que cela arrive… Par le dessin, Filomena Borecka nous retransmet une météorologie bien singulière et plurielle : le geste synthétiserait sur le mur le brassement des humeurs humaines. Au regard des molécules atmosphériques et ambientales que dégagent une ville ou bien même le cyberespace : tout n’est que flux, reflux et naissance de vortex. Le temps, qui est de l’ordre de la variabilité, de la subjectivité vécue, est pour Jean-Baptiste Couronne le prétexte dans ses deux installations, « Fontaine » & « Paulmann », pour créer ses propres instruments de mesure. Sous l’action de Yu-Cheng Chou le ciel et l’eau se confondent, l’angle droit du mur devient courbe et la barque qui évolue dans cet univers ne conserve que sa forme et tend à se confondre avec le fond. L’ailleurs que figure cette installation/carte postale n’a jamais été aussi présent, et paradoxalement, aussi évanescent que dans cette installation.

Cette exposition tente d’actualiser le virtuel, afin de restituer toute la permanence et les influences qu’il induit sur nos existences terrestres. En cela, pour exister le virtuel se doit d’être actualisé en un algorithme, une fiction, une image, et mieux encore, prendre consistance en un objet. En conséquence ce qui est virtuel serait déjà réel, et c’est pour cette raison que cette exposition met un point d’orgue à la mise au monde de la virtualité vers sa matérialité. Un monde virtuel qui à juste titre est recroquevillé sur lui-même, tel un oiseau dans sa coquille, comme l’objet « Balalalade » de Julien Jassaud, et qui ne demande qu’à surgir et à contaminer notre vécu. La ville et le quotidien, comme thèmes récurrents de cette exposition, sont les mieux à même d’exprimer la complexité de cette relation. Ce sont ces ponts et portes mentionnés au début, car ils en capteraient les conséquences les plus concrètes. Tel les grecs qui représentaient leurs dieux par des statues, il ne faut pas oublier que le virtuel n’est pas sans incidences sur nos réalités, et que chaque allers et retours nous compromettent dans la non-distinction de ce que l’on dénomme encore par virtuel et réel.


Exposition du 15 février au 17 mars 2007 à Mains d’œuvres.

Par Frédéric Lebas

publié dans : Art - critiques par Frédéric Lebas
commentaires (0)    ajouter un commentaire

Rechercher

Publicité

Calendrier

Mai 2008
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>

Ailleurs...


undefinedundefined
Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus